Laura Cox – Trouble Coming

L’objet ? Trouble Coming, ce quatrième carnet Moleskine fortement encré d’une certaine Laura Cox, et on y décèle, sans mal, une sorte de nécessité. Non pas une exubérance juvénile, mais la marque, plus grave, d’une évolution à l’œuvre. Le titre, d’abord : Trouble Coming. La menace est là, tapie, dans le pli du nom. Une promesse d’ennuis, certes, mais énoncée avec une placidité qui sied aux chemins de traverse, là où le ciel s’assombrit sans fracas excessif. Il est 3h33. Je ne dors pas… plus.

Trouble Coming

Il faut dire que ce disque est né d’une contradiction première. Majoritairement conçu durant l’étrange suspension des confinements, il est le fruit d’un voyage immobile. Encore un ! Attendez, de qui parlions-nous ainsi sur HexaLive ?  Ah oui ! Feu! Chatterton et Bertrand Belin – mais cliquez donc pour (re)lire ces chroniques incontournables – Ces riffs d’une urgence indiscutable et ces mélodies taillées pour le bitume ont été écrites à l’arrêt, dans le huis clos, où l’horizon se réduisait à la fenêtre. C’est de cette immobilité forcée qu’est paradoxalement née l’énergie de la fuite, le besoin de fracas.

C’est l’annonce lucide que le rock, même le plus solide, doit désormais composer avec ses propres spectres…

Mais d’où diable provient ce Trouble ? Est-ce la simple fatigue des tournées futures qui s’annonce, la mélancolie intrinsèque à l’ambition ? L’artiste elle-même a confié que ce morceau-titre fut inspiré par un étrange voyage en Écosse, rythmé par la brume et les menaces imperceptibles. Le trouble n’est donc pas le fracas, mais bien cette atmosphère d’attente anxieuse, ce qui s’immisce lorsque l’on s’arrête et que l’on contemple le voile. C’est l’annonce lucide que le rock, même le plus solide, doit désormais composer avec ses propres spectres, ses propres doutes. La chose est énoncée, on ne peut plus l’ignorer.

Guitar Fury Unleashed Laura Coxs Trouble Coming Hits Hard

On attendait la giclée de Southern Hard Blues, le coup de crosse rêche et bien connu. On le trouve, d’ailleurs, ce roc, cet ancrage. Mais on note, aussitôt, l’intervention, salutaire ou périlleuse, d’une main tierce : celle des No Money Kids.

Le contrat était clair : Laura Cox signait la composition et le chant, ainsi que l’intégralité des guitares (et quelques échappées au banjo et au steel guitar). Le duo, Jean-Marc Pelatan et Félix Matschulat, s’est chargé du reste de l’édifice, assumant l’arrangement, la production et l’exécution des parties de basse, batterie, synthétiseurs et claviers.

… les artisans du son parviennent ici à doser l’électronique avec une subtilité opportune…

Ces synthétiseurs et autres grooveboxes, moins organiques qu’à l’accoutumée, viennent parfois chatouiller l’oreille d’une réminiscence. On pense, et ce n’est pas un mince compliment, à la tentative émérite, mais jadis mal comprise, d’un Gary Moore en 1999 avec l’album A Different Beat. Là où l’homme au blues s’était aventuré trop loin dans la machine pour l’époque, les artisans du son parviennent ici à doser l’électronique avec une subtilité opportune, maintenant l’urgence du riff au-dessus du programme.

Cela sonne, on l’avoue, plus produit, plus… contemporain. On dirait que la boue du Mississippi, si essentielle au genre, a été passée au tamis d’une certaine sophistication urbaine. Avec l’album précédent, on parcourait la US R61 dans un bus moderne avec la clim un peu trop forte. Ici, avec Trouble Coming, on est toujours sur la Blues Highway mais désormais au guidon d’un Can-Am Spyder… électrique, certes, mais les cheveux au vent et le Soleil qui tape dans les Ray-Ban.

LAURA COX 2026 scaled 1

Reste à voir, et c’est la grande question des planches, si cette élégante mécanisation sonore saura laisser place à la ferveur. Car, en dépit de la réussite de cette électronique bienvenue, l’on espère secrètement que la scène nous offrira bien un groupe, très humain, très organique, très engagé, et non pas le spectacle désincarné d’un simple Macbook Air régissant les chœurs et les percussions. Le rock, après tout, n’est qu’une histoire de transpiration collective.

L’album navigue, non sans une certaine maestria, entre les slogans de guitare (les titres « explosifs », dit-on) et des plages plus introspectives. Ces dernières sont les plus troublantes, car elles déploient un tapis d’ennui noble, propice à la réflexion sur l’état mental de l’artiste nomade. On s’y promène, donc, avec une certaine distance, à travers les thèmes de la fatigue et de la solitude, ce lâcher-prise contraint par le métier et la route.

C’est le paradoxe de ce disque : hurler l’électricité pour taire l’intime.

La voix, elle, est le fil ténu qui retient l’ensemble d’une fragmentation. Elle n’est pas sans rappeler les fêlures douces d’une musique qui, tout en affirmant sa puissance rock, se permet d’évoquer l’ombre. C’est le paradoxe de ce disque : hurler l’électricité pour taire l’intime. En définitive, Trouble Coming est un disque qui assume son pas de côté. Il est le constat, lucide et sonore, qu’il faut bien survivre à ses propres légendes. Il est le pont, un peu grinçant, entre le passé glorieux du Classic Rock et l’impératif morose d’une modernité sans cesse exigeante. Un geste accompli, donc, et qui mérite l’écoute, même si l’on préfère, parfois, au grand vacarme, le silence après l’orage.

Stedim (instagram)

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