Disiz et Bertrand Belin – élégance de la fragilité

Cet article fait suite à nos chroniques :
de l’album « Watt » de Bertrand Belin (octobre 2025),
de l’album « on s’en rappellera pas » de Disiz (novembre 2025).

Il est des saisons où les esprits se rencontrent, non par une basse manœuvre de l’agenda, mais par une nécessité silencieuse de l’époque. Voici que l’homme qui a dit adieu au kickage, cet ancien lutteur des rimes, et celui qui manie le watt comme une énigme, s’installent au même comptoir de l’âme. Disiz et Bertrand Belin – si on m’autorise cette impertinence – contemplent le même horizon, celui de la fragilité consentie. Pour l’heure, il est 3h33 et je ne dors pas… plus.

serigne disiz gueye

L’abandon et le refuge – le premier constat est celui de l’abandon. Disiz a déserté l’urgence du rap, préférant s’envelopper de textures shoegaze et électroniques, de ces nappes sonores épaisses et rêveuses qui caractérisent on s’en rappellera pas. Ces ambiances planantes – la rosée qui s’installe sur la mélancolie – trouvent un écho précis dans les sonorités insolites et égarées de Belin.

rencontre avec bertrand belin

Pop en clair-obscur – ces deux artistes ont tous deux épousé cette pop en clair-obscur : une musique qui utilise l’enveloppe synthétique et texturale (cordes, électro) non pas pour danser, mais pour créer un cocon mélancolique. C’est l’art d’habiller la peine d’une étoffe somptueuse, l’inverse exact de la production brute ou du minimalisme. La lumière n’est plus un éclat frontal : c’est une lueur qui filtre à travers un rideau très fin.

De la colère à la prière païenne – philosophiquement, le pont est d’une solidité troublante. Les deux œuvres s’écartent de la colère stérile et du cynisme facile pour se concentrer sur l’introspection.
Disiz utilise l’oubli (on s’en rappellera pas) comme un point de départ pour valoriser la seule chose que l’on possède : l’instant. C’est un refus d’héritage pour la simple joie d’être.
Quant à Belin, dont l’un des titres récents (et éponyme de l’album) se nomme « Watt », le propos est d’interroger la puissance de ce monde tout en traquant la question (What ?), cette lueur d’espoir au milieu du doute.

Ils s’affranchissent du pourquoi au profit du comment vivre.

Ils sont là, je crois, dans l’acte de la prière païenne, adressée aux contemporains, non pas pour asséner des vérités, mais pour partager la fragilité de la condition humaine. Ils s’affranchissent du pourquoi au profit du comment vivre.

Le muscle contre le murmure – c’est le lieu de la véritable fusion. Disiz a sacrifié le kickage pour la déclamation chantée, privilégiant désormais la mélodie et l’émotion nue. Il a troqué le muscle pour le murmure.
Face à lui, la voix de Belin – profonde, chancelante et racée – persiste à donner au texte la dimension d’une pièce dramatique. Ces deux chanteurs font désormais corps avec leurs mots, le phrasé lent et réfléchi primant sur l’urgence de l’époque.

En somme, l’ancien rappeur et le musicien rock se sont rencontrés sur cette terre commune de la mélodie et de la vulnérabilité. La musique électronique est leur refuge, le doute est leur territoire. Ils ont trouvé, chacun à leur manière, une élégance rare dans l’art de la question sans réponse, un silence assourdissant qui est leur véritable manifeste.

Stedim (instagram)

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