[Flashback 2006] Ouest Side – Booba

Il y a la posture. Toujours la posture. C’est un homme qui regarde par la fenêtre, un flingue à la main, mais l’arme est un prétexte au silence. C’est 2006. Troisième album du Duc. On croit voir Malcolm X, on voit Booba. On voit surtout une frontière qui s’effondre.

ouest side

L’album s’ouvre et c’est un bloc. C’est du béton banché – ce matériau coulé d’un seul trait entre deux parois, lisse et indestructible comme les fondations des cités – mais lissé par un vent qui viendrait du large. De l’Atlantique. L’Ouest. Il y a là une géographie intime qui se déploie entre les barres d’immeubles de Boulogne et le sable du Sénégal. C’est une musique de géomètre. Il mesure l’écart entre le bitume et la gloire, avec une règle de fer. Le titre, d’ailleurs, ne laisse aucune place au doute. « Ouest Side », c’est l’écho francisé de la West Coast. C’est importer le rêve et la violence de la Californie dans le 92. Booba déplace le centre de gravité : il fait de l’ouest parisien un empire où le soleil de Los Angeles viendrait mourir sur le bitume français.

image booba pitbull clip 1200x679 1

On écoute « Pitbull ». Le piano de Renaud est là, mais il est comme pétrifié. On n’est plus dans l’enfance, on est dans la survie. La voix est monocorde, presque une ligne d’horizon. Elle ne tremble pas. Elle énonce des vérités comme on jette des pierres dans un puits. C’est profond, ça fait un bruit sourd, et puis plus rien. Le silence qui suit est plus lourd que le son.

booba jpg1

Puis arrive « Boulbi ». C’est une mécanique de précision. Une boîte à rythmes qui claque comme une portière de voiture allemande dans la nuit. C’est sec. C’est précis. On danse, mais c’est une danse de raideur. Les corps ne s’abandonnent pas, ils se cadrent. On y parle de la rue comme d’un théâtre d’ombres où les figurants ont disparu. Il ne reste que lui. Le Duc. Un titre qui évoque la noblesse, mais une noblesse de trottoir, une aristocratie du bitume.

Il y a dans cet album une économie de mots qui confine à la poésie brute. Des phrases courtes. Des images qui se cognent : le ciel, le fer, l’oseille, l’absence.

870x489 5ee739c4b784f booba akon paris 2005

Et puis cette collaboration avec Akon sur « Gun In Hand ». C’est l’appel du large. On quitte la France par le hublot. C’est brillant, c’est poli comme un chrome, mais sous le vernis, il y a toujours cette mélancolie ébène. C’est le paradoxe de Ouest Side : c’est un disque qui veut tout posséder, mais qui ne cesse de dire que tout est éphémère.

C’est une leçon de maintien.

Vingt ans. La poussière n’a pas pris sur ces pistes. Le son est resté froid, intact. Comme une statue dans un jardin public que personne n’ose approcher. On regarde l’objet. On en fait le tour. On admire la découpe. C’est une leçon de maintien.

L’écho de la presse ?
La presse, en 2006, est un animal blessé qui regarde passer un météore. Elle ne sait pas toujours par quel bout saisir l’objet. C’est un disque qui brise les codes du « Rap à message » pour imposer la dictature de l’image et du gain.

La fascination des « spécialistes » : pour les revues de référence comme l’Abcdr du Son, c’est le temps de l’énigme. On y décrit un Booba qui « énuclée les tabous à coups de pelle ». Les critiques sont sidérées par la précision chirurgicale de la plume. On salue l’audace de « Pitbull », ce mariage contre-nature entre le béton des Hauts-de-Seine et le piano de Renaud, une alliance que personne n’avait vue venir.

La méfiance des gardiens du temple : une partie de la presse crie à la trahison. On parle de « début de la fin ». On lui reproche de s’offrir aux sirènes de l’argent, d’abandonner le politique pour l’égotrip pur. Pour ces critiques, Ouest Side est un album « dansant mais vide », le signe d’un rappeur qui délaisse la complexité de ses débuts avec Lunatic.

Le choc du « Mainstream » : la presse généraliste, elle, s’arrête sur la forme. La pochette interpelle. Booba répond avec une distance qui désarçonne : pour lui, c’est une question d’esthétique. Les journaux notent que pour la première fois, un rappeur français n’est plus en quête de validation. Il impose son propre lexique : « Boulbi », « Izi », « Garde la pêche ».

booba malcolm

Le revers du décor
L’ombre de Malcolm X : la pochette n’est pas qu’une inspiration, c’est une reconstitution réfléchie. Le rideau, la main sur le loquet, le regard fixe. Le rap n’est plus un jeu, c’est une guerre de position.
Le hold-up de « Pitbull » : le sample de Mistral Gagnant a failli ne jamais voir le jour. Obtenir l’accord de Renaud relevait du miracle. Booba a dû montrer que le texte était une confession. Renaud a fini par accepter, séduit par cette noirceur poétique.
La naissance fortuite de « Boulbi » : ce titre n’était pas censé être ce hit. Enregistré presque par accident sur une production des Animalsons, Booba voulait rendre hommage à son fief, sans savoir que ce refrain – un nom de quartier répété – deviendrait un hymne de club.
L’exigence d’Akon : pour « Gun In Hand », Booba s’est rendu aux États-Unis. La connexion fut efficace, mais Akon fut bluffé par l’exigence de Booba sur le mixage. Il traitait d’égal à égal avec les géants.
L’héritage de DJ Mehdi : la présence de DJ Mehdi sur « Couleur ébène » est l’anecdote la plus noble. Le génie de la French Touch a apporté une sonorité orchestrale, épurée, qui tranchait avec les beats lourds. La rencontre du luxe et de la rue.

capturezernjs copie

Des hostilités ?
Dans ce disque, le clash ne nomme pas toujours, mais il désigne. C’est la naissance de l’offensive par l’omission.
L’institution Skyrock : c’est le conflit structurant. Booba brise le monopole. Dans « Le Duc de Boulogne », il refuse de lécher les bottes. C’est la fin de la soumission aux radios. Il prouve qu’on peut vendre 300 000 disques en restant hors du système.
Les gardiens de la morale : Booba s’en prend à une certaine idée du rap français, qu’il juge misérabiliste. Il vise les contemporains qui s’accrochent au rap social. Dans « Garde la pêche », il n’y a pas de place pour la concurrence. Les tensions avec Sinik pointent déjà. Même le divorce avec son ancien label transpire : chaque rime sur sa réussite est une pique envoyée à ceux qui prédisaient sa chute.

Ouest Side est le disque de la bascule, là où l’art devient une industrie de précision.

Quelques chiffres ?
C’est une question de poids. Le premier platine. Ouest Side est le disque de la bascule, là où l’art devient une industrie de précision. À peine sorti, il prend la première place. On ne demande pas, on entre. C’est son premier projet seul à devenir platine. À l’époque, on compte les corps physiques : 300 000 exemplaires dont 37 400 exemplaires en première semaine. Aujourd’hui, le vent a tourné, le numérique s’est mêlé aux poussières, et les comptes affichent plus de 500 000 équivalents.

Puis l’explosion. Les singles. « Garde la pêche », « Boulbi ». Ils ont tenu les murs. Mais c’est le temps qui donne le vertige. Vingt ans plus tard, « Pitbull » et « Boulbi » accumulent les dizaines de millions d’écoutes sur les ondes invisibles de Spotify ou Deezer. Le catalogue ne s’effrite pas. Le clip de « Boulbi », apparu bien plus tard sur les écrans de YouTube, dépasse les 40 millions de regards.

Ce qui demeure vingt ans plus tard ?
Reste la force. L’indépendance. L’album sort sous son propre nom, Tallac Records (hommage au Mont Tallac, la terre d’accueil de l’ourson Bouba). Il ne ramasse pas les miettes, il tient la table – en licence chez Barclay. C’est une prise de pouvoir financière. En étant son propre maître, Booba capte une part des fruits bien supérieure à celle des autres. Il ne ramasse pas les miettes, il tient la table.

… c’est le moment précis où le rap français a cessé d’être un enfant de la contestation pour devenir un géant de l’industrie.

Vingt ans plus tard, le sable a coulé, mais le bloc est là. Immuable. Ce qu’il faut retenir de Ouest Side, c’est le moment précis où le rap français a cessé d’être un enfant de la contestation pour devenir un géant de l’industrie.

Le sacre de l’indépendance : avant ce disque, le succès se demandait. Après ce disque, il se prend. Booba a prouvé qu’un artiste pouvait dicter ses propres lois. C’est l’acte de naissance de l’autonomie totale. Chaque rappeur français qui possède aujourd’hui son propre label est un enfant de Ouest Side.
La mutation de la langue : Booba a imposé une syntaxe. Des phrases coupées au scalpel. Une manière de ne plus faire de « belles phrases », mais d’envoyer des « éclats de verre ». Le vocabulaire de cet album a infusé dans la cour des lycées, puis dans le dictionnaire : « Izi », « Garde la pêche », « Boulbi ».
La fin de la culpabilité financière : c’est le disque qui a tué le complexe du « vendu ». Booba a assumé le luxe et l’argent comme une victoire sur le destin. Il a transformé le matérialisme en une forme de poésie brutale, presque métaphysique.
La solitude du pouvoir : enfin, il reste cette image de l’homme à la fenêtre. Seul. Ouest Side a installé le mythe du « Duc » inatteignable. Il a montré que pour régner, il fallait savoir s’isoler. Vingt ans plus tard, il est toujours là, et le disque n’a pas pris une ride, car le marbre ne vieillit pas. Il attend simplement que le temps fasse son œuvre autour de lui.

Vingt ans après, le constat est là. Il a pris la place. Il a fermé la porte. Et il a regardé l’horizon.

Bonus : Booska-P a publié un intéressant et riche article sur les réf’ de Ouest Side.

Stedim (instagram)

Les artistes dont on parle

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *