[Flashback 2006] Gare au Jaguarr – Joeystarr

Il y a eu ce long dimanche de huit ans. Depuis 1998 et le dernier souffle studio du Suprême, le silence de Didier Morville n’était qu’un vacarme en sursis. En octobre 2006, la cage s’ouvre. Ce n’est pas un disque qui en sort, c’est une déflagration baptisée Gare au Jaguarr. Un avertissement, une pancarte clouée sur une clôture sous haute tension, alors que Kool Shen avait déjà tracé son sillon solitaire deux ans plus tôt avec Dernier Round.

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L’Affaire du Gorille : le sabordage et le pilon

Tout commence par un acte de piraterie poétique qui vire au drame juridique. JoeyStarr veut saluer Brassens, ce « punk à moustache » qu’il admire pour son refus des institutions. Il réécrit Le Gorille. Le juge devient une hôtesse de l’air – souvenir cuisant de sa condamnation de 1999 pour agression – et le prétoire devient le théâtre de sa propre dérision. Mais les gardiens du temple, les ayants droit du poète sétois, ne goûtent guère à la métaphore. Ils opposent un veto de marbre, jugeant l’adaptation vulgaire et l’esprit trahi.

Le couperet tombe : deux semaines après la sortie, la justice ordonne le retrait des rayons. Trente mille exemplaires sont rappelés pour être pilonnés, broyés, effacés. L’album renaît amputé de sa colonne vertébrale, sans son morceau-titre ni son introduction. Pour les collectionneurs, cette version originale de seize titres devient une relique, le vestige d’un affront fait à la vieille garde culturelle. Le coût de cette censure, entre logistique et pressage en urgence, se chiffre en centaines de milliers d’euros. Une saignée pour le label Jive Epic.

L’Architecture : Dadoo et le chaos fertile

Derrière la console, il y a Dadoo, l’architecte de Toulouse. Il lui a fallu canaliser l’énergie d’un JoeyStarr souvent imprévisible, arrivant en studio sans textes finis, fonctionnant au charisme et à l’instinct pur. Dadoo a construit un son hybride, une bête à plusieurs têtes :

  • La Fusion de fer : l’ouverture, J’arrive, est un choc frontal avec les membres d’Enhancer. Les guitares sont des scies circulaires, le rythme est un galop de métal.
  • Le Sang bleu des îles : fidèle à ses racines, avec Carnival ou The Jam, il réinjecte le Dancehall et le Reggae. On y entend l’humidité des sound-systems de ses débuts, la moiteur des Antilles transportée dans le béton froid de Saint-Denis.
  • L’Appel du club : l’incursion tonitruante de Fatman Scoop sur Gigolo vient percuter la sobriété française.
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Le Verbe : le tribunal de « Bad Boy »

Dans ce disque, le morceau Bad Boy est une exécution publique et un exercice de détournement magistral. JoeyStarr s’empare de l’instrumentale et de la structure de Mauvais Garçon de Booba, sorti quelques mois plus tôt sur l’album Ouest Side. C’est une réponse du « vrai » mauvais garçon à celui qu’il perçoit comme un styliste de la rue. Joey réécrit les punchlines, les retourne, et dresse une liste noire sans filtre :

  • Kool Shen : la cible historique. Joey fustige ceux qui « surjouent l’ANPE » [NDR : Agence Nationale Pour l’Emploi devenue ensuite Pôle Emploi puis France Travail], dénonçant la posture de misérabilisme feint de son ex-partenaire dans ses clips (Un ange dans le ciel).
  • MC Jean Gab’1 : c’est le règlement de comptes des parias. JoeyStarr répond enfin aux attaques de J’t’emmerde. Il traite Gab’1 de « bouffon de service » et de « Jean-m’embrouille », lâchant : « Faut pas confondre l’action et la figuration ».
  • Doc Gynéco : il l’attaque sur sa dérive médiatique et ses accointances politiques naissantes, le traitant de « pantin » sans substance.
  • M. Pokora : c’est la pique la plus frontale contre l’industrie pop : « Pokora ça rime avec quoi ? / Avec pas grand-chose ouais, tu l’as dit, pourquoi ? ».
  • Booba et l’esthétique US : en reprenant son morceau, il s’en prend à ceux qui importent un imaginaire de gangster américain sans en avoir le vécu local, renvoyant le « Duc » à ses études de style.

L’Anatomie du Jaguarr : 20 ans de morsure

Vingt ans après, le scanner sur les lyrics de la chanson-titre révèle une carcasse qui refuse de blanchir. Le texte est un diagnostic persistant.

  • La métaphore du prédateur : « C’est le Jaguarr, le sale gosse, le métèque, le zonard ». L’étiquette du sauvage que l’on veut mettre en cage n’a pas bougé. Joey ne s’excuse pas d’être le fauve : il prévient que la cage est trop étroite.
  • Le face-à-face avec la robe : en détournant la centenaire de Brassens en hôtesse de l’air, il politise la bête. C’est le constat d’une justice qui cherche à dompter plutôt qu’à réparer.
  • L’ironie comme arme : emprunter la politesse bourgeoise pour en faire une menace. C’est la naissance du JoeyStarr dandy du bitume, celui qui s’approprie la langue pour dicter ses propres règles.
Joey Starr

La Parole, l’Intime et les Chiffres

En écho aux émeutes de 2005 encore fumantes, il invite Olivier Besancenot sur Question 1. Le leader de la LCR livre un discours sur la fracture sociale, un dialogue prolongé par Pose ton gun 2, suite méditative au classique de 1995. Puis vient la chute du masque : la reprise du Métèque de Georges Moustaki. La voix de Joey est basse, éraillée, une matière granuleuse qui chante l’exil.

Le public ne s’y trompe pas. L’album entre directement à la 3ème place du Top Albums en France. Il y restera 29 semaines. Malgré les foudres juridiques, il finit par s’écouler à plus de 100 000 exemplaires, décrochant un Disque d’Or mérité sur le champ de bataille. En Belgique, il grimpe à la 15ème place ; en Suisse, à la 32ème.

L’Écho des Gazettes : l’accueil d’un incendie

À l’époque, la presse observe l’objet avec une fascination mêlée d’effroi. Pour les journaux spécialisés comme Radikal, c’est le respect dû à un vieux lion, même si les puristes regrettent parfois une plume moins technique que celle de Kool Shen. On y écrit que « JoeyStarr ne rappe pas, il boxe le micro ». La presse généraliste, de Libération au Monde, y voit une mue sociologique. On s’arrête sur le « Métèque », sur cette vulnérabilité nouvelle qui permet à Didier Morville d’entrer dans le grand livre de la chanson française. Quant à la presse rock, menée par Les Inrocks ou Rock & Folk, elle l’adopte comme le dernier « vrai rockeur » du pays, saluant la fureur organique de ses collaborations.

L’Impact : l’Héritage après l’orage

L’impact de Gare au Jaguarr est une trace de griffes profonde sur une porte de bois. Il ne s’efface pas.

  • La naissance d’une icône : JoeyStarr brise ici le plafond de verre. En forçant les portes du patrimoine (Brassens, Moustaki), il gagne son droit de cité dans le salon de ceux qui ne l’écoutaient jamais.
  • Le pont vers le cinéma : l’interprétation habitée de cet album a révélé le visage de Didier Morville. C’est cette mise à nu qui l’a mené vers les plateaux de Polisse. On retient que derrière le hurleur, il y avait un interprète de génie.
  • La jurisprudence du sample : l’affaire reste un cas d’école. On retient le sacrifice de ces disques pilonnés comme le symbole de la résistance artistique face à la rigidité des ayants droit.
  • La fin d’une époque : en tuant le « binôme sacré » dans Bad Boy, il a acté son affranchissement. Il a cessé de chasser en meute pour tracer son propre sentier.
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L’album sort en même temps que son livre, Mauvaise Réputation, co-écrit avec Philippe Manœuvre. C’est un plan de conquête totale. Le livre s’écoule à 80 000 exemplaires en quelques mois. On voit Didier Morville partout, chez Fogiel, chez Ardisson, jouant avec les nerfs d’une France qui le craint autant qu’elle le contemple.

Gare au Jaguarr marque l’instant précis où JoeyStarr cesse d’être « la moitié de » pour devenir Didier Morville : un artiste total. Un fauve en liberté qui, pour la première fois, a osé dire « Je » devant le miroir brisé de son époque.

Stedim (instagram)

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