« Fantasia », l’odyssée engagée de SLIFT

Il y a des groupes dont on suit le parcours avec une curiosité grandissante, et puis il y a ceux dont chaque nouvelle sortie devient un véritable rendez-vous. SLIFT appartient clairement à cette seconde catégorie. Et ce n’est pas uniquement lié à un quelconque chauvinisme toulousain. Depuis La Planète Inexplorée, en passant par le vertigineux Ummon et l’ambitieux Ilion, le trio n’a cessé de repousser les frontières de son univers sonore.

Avec Fantasia, les attentes étaient donc immenses. Comment succéder à Ilion, cette fresque monumentale de plus de 70 minutes, qui confirmait la place du groupe en tant que porte drapeau du heavy psyché ? La réponse du groupe est aussi intelligente qu’inattendue. Plutôt que de chercher à faire plus grand, plus long ou plus spectaculaire, Jean Fossat, Rémi Fossat et Canek Flores choisissent ici de concentrer leur propos. Le résultat est un album plus direct, plus tendu, faisant naître un sentiment de révolte dans ce qu’il raconte.

Slift 1

Dès le morceau-titre, qui ouvre l’album avec une ampleur presque cinématographique, on retrouve immédiatement les marqueurs qui font l’identité du groupe : guitares cosmiques, basse omniprésente, batterie en mouvement perpétuel. Pourtant, quelque chose a changé. Là où Ilion prenait le temps d’installer ses paysages, Fantasia semble installer une urgence nouvelle. Ce qui change, c’est la mise en avant de la voix, plus hurlée, plus engagée, plus théâtrale. On sent Jean, complétement incarné, presque possédé.

Cette impression se confirme rapidement avec Corrupted Sky. Son riff de basse hypnotique s’insinue progressivement dans l’esprit avant de déployer toute sa puissance. On y retrouve ce que SLIFT sait faire de mieux : créer une sensation d’élévation permanente. Celle-ci se poursuit avec The Village, sans doute l’un des sommets du disque. Le morceau débute dans une atmosphère presque inquiétante avant de s’embraser progressivement dans une montée en puissance magistrale. Cet art du crescendo, Slift, le maitrise parfaitement.

La traversée de ce monde réserve de belles surprises et ouvre de nouvelles perspectives. Un élan en mid-tempo sur A storm of Wings, l’acidité des riffs et l’intro incisive de Orbis Tertius, le calme relatif avant l’explosion du système sur Waiting man. La palette des possibles s’élargit pour SLIFT. Impossible pour nos corps de rester indemnes face à cette explosion sonore.

S’il ne fallait retenir qu’un titre de l’album, mon choix se porterait sur The Day of Execution. Rarement le groupe aura atteint un tel équilibre entre agressivité et maîtrise. Quelque part entre punk, post métal et rock psychédélique, le morceau possède une dimension quasi apocalyptique. La tension s’y accumule couche après couche. Oui, SLIFT est un groupe psychédélique, mais réduire sa musique à ce seul qualificatif revient à ignorer toute la richesse de son langage musical.

Car c’est peut-être là que réside la plus grande réussite de Fantasia. Là où beaucoup de groupes finissent par se caricaturer, les 3 musiciens continuent d’évoluer sans perdre leur identité. Au-delà de sa réussite musicale, l’album impressionne également par son atmosphère. Il semble habité par une inquiétude permanente. Derrière les visions fantastiques se dessine une réflexion plus sombre sur notre époque, sur les dérives collectives et sur les fractures qui traversent nos sociétés. Pourtant, le disque ne semble pas sombrer dans le pessimisme et se voit comme un appel à la révolte collective. Il conserve jusqu’à son terme une forme d’élan, comme si la musique elle-même constituait une réponse au chaos qu’elle décrit.

Fantasia apparaît comme une nouvelle étape dans la discographie du groupe. Peut-être moins spectaculaire qu’Ilion au premier abord, il se révèle au fil du temps plus immédiat, plus humain et parfois même plus touchant. Là où certains albums cherchent à impressionner, celui-ci cherche avant tout à habiter durablement l’auditeur.

Les toulousains continuent leur montée vers les sommets du genre, et Fantasia démontre une nouvelle fois que le trio refuse la facilité. En choisissant la densité plutôt que la démesure, le groupe signe un album abouti. Une fresque moins cosmique mais plus humaine, où SLIFT transforme la fureur du présent en un puissant chant de résistance

Spehis

Slift 3

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