Benjamin Biolay – Le Disque Bleu

Un disque, au propre comme au figuré, c’est bien cela : un objet, une œuvre qui tourne et qui porte en lui, en elle, la promesse d’une géographie redéfinie. Il y a chez Benjamin Biolay, sur cet album plus que sur d’autres, cette nécessité d’un déplacement, non pas comme une fuite vulgaire, mais comme une décollation volontaire des amarres parisiennes. C’est l’artifice salutaire de l’exil, l’éloignement qui rompt l’hypocrisie ; l’artiste confie que loin du fracas parisien, il a suspendu la censure, retrouvant la sincérité tranchante de ses premières fièvres.

Le Disque Bleu n’est pas tant un album qu’une mémoire de port, frottée au sel et aux fièvres d’ailleurs. L’homme de Villefranche, on le devine, a cherché l’endroit où le doute se dissout dans l’amplitude. Il est allé vers cette latine mélopée, là où la Bossa, cette chaleur retenue, se fait l’écho du spleen occidental. Ce voyage, c’est aussi un hommage : on perçoit l’ombre des pionniers de l’Aéropostale dans cette traversée des continents, conférant au projet l’ampleur d’une épopée.

L’artiste a su capter l’essence de la saudade harmonique.

Une entreprise rendue possible par l’incorporation d’instrumentistes brésiliens et argentins, dont les doigts connaissent par instinct le chemin de la saudade harmonique. Ces guitaristes et percussionnistes locaux, sollicités dans les studios de Buenos Aires et de Rio de Janeiro, sont les véritables dépositaires de cette pulsation syncopée qui innerve l’œuvre. Benjamin Biolay, en réalisateur unique, a su capter cette essence, assurant une cohérence sonore où les cordes amples côtoient les rythmes les plus délicats.

Mais l’œuvre se déploie selon un système de miroirs, une dualité voulue entre les “Visiteurs” et les “Résidents”, qui n’est pas une scission, mais la description d’un seul homme confronté à ses deux nécessités : l’élan et le repli.

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Il y a d’abord, sur le premier cercle, celui des « Visiteurs », le bruit de la ville, l’écho de l’abandon. La chose est orchestrale, les cordes y sont tendues comme les mâts d’un quatre-mâts. C’est la démarche même d’ « Adieu Paris », qui sonne comme un serment rompu, une porte qui claque dans une profusion orchestrale, signant le départ par un geste ample et définitif. On y décèle l’élégance du dandysme qui ne s’est pas encore laissé dépouiller. C’est le pas assuré sur le béton, mais l’œil déjà rivé à l’horizon, guettant la ligne de fuite. Chaque percussion y est une petite gifle sèche, rappelant que le rythme, même indolent, est une discipline, comme celui de « La sieste », qui déploie son balancement chaloupé, une indolence contrainte par la perfection harmonique de la Bossa.

La voix de Jeanne Cherhal, sur « Où as-tu mis l’été ? », vient ensuite fêler le monologue, un contrepoint féminin nécessaire à cette quête. Ce duo apporte une clarté douce à cette interrogation sur le temps qui file.

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Puis vient l’autre face, celle des « Résidents », la plus intime et, disons-le, la plus précaire. C’est là que le bleu devient profond, presque noir. Le choix de ce Disque Bleu est une fixation chromatique, une évidence chromatique née de l’observation de la mer et du ciel qui enveloppaient sa création. La voix, ce phrasé mâtiné de cognac et de fatalité, se pose sur une guitare qui n’est plus qu’un os. Sur « Juste avant de tomber », l’urgence de l’étreinte se fait sentir, l’aveu est direct, sans les oripeaux de la parade. Cette passion retrouvée pour l’écriture, ce retour à « la même vie que quand [il avait] 17 ans », imprègne ces titres d’une vitalité rare.

Après tout, ne s’agissait-il pas d’emmener Melody Nelson en Amérique du sud ?

L’hommage à Aragon, c’est une autre porte ouverte, celle qui mène à la poésie militante, même si ici, l’engagement est plutôt celui de la forme, de l’élégance, du sauvetage de la rime et du vers dans le grand bain tiède de la production contemporaine. « Oh la guitare » en est l’illustration la plus noble, tissant le fil entre le poème de Louis Aragon et la mélodie. Cette même quête de l’authentique se retrouve dans l’écho de Nathy Cabrera sur « 15 octobre » (peut-être bien mon titre préféré), une voix qui participe à l’ancrage définitif de l’œuvre dans une géographie sentimentale et tropicale. Quant à « Morpheus tequila », il rappelle que l’abandon peut aussi se faire dans les vapeurs nocturnes, clin d’œil discret aux dérives gainsbouriennes assumées. Après tout, ne s’agissait-il pas d’emmener Melody Nelson en Amérique du sud ?

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Finalement, cet album est un exercice de permanence. Benjamin Biolay se tient debout, au milieu de ses ruines sentimentales, armé d’une plume précise et d’une science harmonique qui n’appartient qu’à lui. Le bleu n’est pas ici celui de l’azur béat, mais celui de la profondeur insondable, celle qui garde les secrets et les silences. Il nous offre, avec une générosité presque indécente, la carte de ses propres naufrages.

Pourtant, et l’auditeur impliqué s’en excuse presque, cette largesse du propos, cette générosité de double-album, laisse subsister une question que le silence seul pourrait résoudre : n’avons-nous pas, dans cette course à l’analyse des rythmes et des filiations (le Gainsbourg lointain, l’Aragon sauvé), manqué l’essentiel ? Qu’en est-il de la texture des silences ? Qu’en est-il de ces chansons sans lustre qui s’égrènent à l’arrière-plan, ces titres moins évidents qui ne réclament aucun commentaire, mais qui sont peut-être le véritable socle de cette mélancolie ? Celles qui, par leur absence d’éclat immédiat, garantissent l’honnêteté du dispositif. Car l’œuvre majeure, souvent, est celle qui dissimule sous la lumière des phares la vérité banale et essentielle du quotidien – vérité que l’on n’a pas encore eu l’audace, ou le temps, de nommer.

En proposant le diptyque des « Visiteurs » et des « Résidents », l’artiste impose à l’auditeur une écoute active, une présence.

Et nous, auditeurs, nous n’avons qu’à monter à bord, et laisser le disque tourner. C’est le prix d’une belle mélancolie. Il convient donc, au terme de ces vingt-quatre pistes – qui dessinent une heure vingt-six de décibels léchés et patiemment disposés – de saluer l’exigence de cette offrande. En proposant le diptyque des « Visiteurs » et des « Résidents », Benjamin Biolay impose à l’auditeur non pas une consommation passive, mais une écoute active, une présence. Il ne s’agit plus de décor, mais d’une prescription d’immobilité, d’un voyage intérieur contraint par la beauté du geste. Cette générosité, presque désuète dans le paysage contemporain, est la preuve que la chanson peut encore s’affranchir de la concision médiatique. Le disque tourne. Le périple mental s’achève. Et l’on revient de ces rivages, non pas apaisé, mais enrichi par le trouble.

Stedim (instagram)

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