Headkeyz, l’interview : The Crown or The Cage ?

Avec The Cage & The Crown : Chapter II, Headkeyz met un point final à un diptyque conceptuel ambitieux entamé plusieurs années plus tôt.
Entre maturité artistique et énergie intacte, le groupe montpelliérain poursuit sa quête d’une musique immersive, où narration et émotion avancent main dans la main. À l’occasion de la sortie du nouvel album, Adrien Girard alias Edge de Headkeyz, se livre pour Hexalive.


Bonjour Edge et merci de me recevoir pour une interview.

Merci à toi.

The Cage & The Crown : Chapter II

”The Cage & The Crown : Chapter II” (lire la chronique sur HexaLive, ndlr) est sorti le 16/01, suivi de deux release party, une à Paris et l’autre à Montpellier. Dans quel état d’esprit étiez-vous avant et après la sortie de l’album?

Eh bien déjà, il y a une grosse excitation quand on va sortir un projet comme ça. Parce qu’il y a énormément de travail en amont, beaucoup de réflexion : c’est quelque chose qui a mis très longtemps à germer. Cet album est vraiment la suite du précédent, donc c’est quand même un très gros bébé !
Il y a de l’excitation, un peu de doute aussi parfois, parce qu’on peut se demander quel accueil ça va générer… La crainte, aussi, c’est que même s’il s’agit de la suite directe de l’autre album, il est un peu différent. Il n’y a pas le même son, il est beaucoup plus moderne.

Il y a également des prises de risques : on a mis un morceau rap et on s’est dit : « Bon, faut voir ! ». Mais c’est bien, ça a créé de la curiosité et montré que l’on peut changer de registre.

Ce second album découle du premier qui date de 2022. Comment avez-vous procédé à l’anticipation et la réalisation de deux albums sur plusieurs années ?

Les deux chapitres ont été enregistrés en même temps, à la base. Je dis « à la base » parce qu’il y a eu beaucoup de changements ensuite : nous sommes revenus dessus plusieurs fois. Les deux albums devaient se suivre, avec le même son, mixés par la même personne, et avoir une vraie cohérence, autant dans la composition que dans le son.

Le premier album est sorti fin 2022, celui-là en 2026 : il y a donc un petit laps de temps entre les deux. Nous avons commencé à jouer quelques nouveaux titres en live et, grâce au live, on a eu envie d’évoluer afin d’arriver avec quelque chose qui, finalement, était une upgrade du premier album.
Nous avions de nouvelles idées et plein de choses ont été refaites : j’ai refait tous les textes, revu certaines mises en place, nous avons ré-enregistré les basses, quelques guitares, changé le son de la batterie, etc. Il y a eu pas mal de choses comme ça.
Et puis un autre ingénieur du son est arrivé, Thibault, un pote à nous, qui a super bien travaillé. Il a vraiment apporté une modernité, une autre approche du son, et nous a poussés à aller encore plus loin, mais d’un point de vue différent.

Donc oui, il y a eu une évolution, tout en gardant une suite logique. Le projet a finalement été retravaillé au fil de nos expériences.

C’est aussi pour ça, qu’un prochain album sera totalement différent.

Les morceaux et les idées

Y a-t-il des idées qui ont été volontairement écartées pour préserver cette cohérence ? Vous ne vous êtes pas senti bridé ?

Non, pas du tout. Je pense que ce qui est important, c’est de ne pas se donner de limites lorsqu’on fait de la musique ou des projets artistiques en général. Il faut pouvoir se libérer complètement, aller le plus loin possible pour trouver l’inspiration et ce genre de choses.
Parce qu’à la base, et c’était ça le risque, l’album est composé de morceaux qui peuvent paraître très « patchwork », car il y a beaucoup d’inspirations différentes plongées dans un seul projet. C’est un très gros métissage de styles musicaux, et c’était un risque, parce qu’on ne sait jamais ce que vont en penser les gens : pourquoi avoir mis tel style avec un autre ?

Et c’est vrai que lorsque je compose, je ne me pose pas de questions. J’essaie d’aller le plus loin possible dans la composition et, après, je reviens en arrière, quand je suis peut-être allé trop loin.
Mais au moins, ça fait germer des idées, ça débloque des choses, et c’est vraiment ça l’idée. Il n’y a pas de frontières ni de barrières.

The Keys et The End sont également mes morceaux préférés.

The End est vraiment le morceau le plus original des deux albums. Dans le sens où, quand je l’écoute, ça ne me fait pas penser à autre chose : il y a vraiment quelque chose de particulier dans ce morceau, avec des inspirations à la Peter Gabriel. On adore jouer The End en morceau de fin, même si ça peut paraître cliché, mais avec les nouveaux morceaux, ça va sûrement changer.

Le Live

Que cherchez-vous à transmettre en concert que l’album ne peut pas exprimer seul ?

Lorsqu’on écoute un album, c’est quelque chose de figé. Nous avons fait ce qui nous semblait vraiment le mieux à ce moment-là, pour que ça reste. Même si un musicien doit savoir s’arrêter à un moment, car on peut toujours aller plus loin dans la perfection, dans la recherche, etc. Sinon, on ne sortirait jamais d’albums.

Le live, c’est vraiment une autre approche : il y a une dimension de réalité qu’il n’y a pas sur l’album. C’est une relation de proximité et de sincérité avec le public, on vient vraiment pour vivre un échange. C’est de l’énergie pure. Les morceaux sont évidemment différents : on n’a quasiment pas de backing tracks sur scène. On veut vraiment donner quelque chose de vrai. Quand on vient nous voir, on sait qu’on a vu un groupe et qu’on n’a pas simplement entendu le CD.

Et c’est ça, la vraie différence entre l’album et le live. Les deux albums sont assez sombres, autant dans les textes que dans la musique, même s’il y a quelques morceaux un peu plus « foufous », comme Rotter Party par exemple. Mais le live est beaucoup plus lumineux, en fait, et ça surprend les gens quand ils viennent nous voir.

Ndlr : retrouvez sur HexaLive des photos de Headkeyz en live au Just’N’Fest en 2023

Mais à un moment, il faut aussi savoir fixer les choses.

Concernant la création des morceaux, à qu’elle moment te dis-tu qu’un morceau est terminé ?

Ce n’est pas évident, parce qu’un morceau n’est jamais vraiment fini. Il y a toujours des détails que l’on continue de découvrir, notamment en live, et on se dit parfois que certaines choses auraient pu être enregistrées différemment sur l’album. Mais à un moment, il faut aussi savoir fixer les choses.

Un morceau est toujours le reflet d’une période précise de ta vie, de ton évolution personnelle et artistique. Viking, par exemple, est un titre que j’ai composé à 19 ans. À l’origine, il était très pop : la structure était quasiment la même, les textes aussi, mais le morceau était beaucoup moins punchy et rock que ce qu’il est devenu aujourd’hui.

Le fait de l’avoir retravaillé avec le temps l’a fait énormément évoluer. C’est d’ailleurs assez intéressant d’écouter la démo, parce qu’elle fige un état d’esprit précis, à un moment donné de ma vie. C’est important de savoir s’arrêter et de se dire : maintenant, le morceau est comme ça. Ensuite, le live permet justement de le faire évoluer à nouveau.

Un bon exemple, c’est Incubus, qui ont récemment ré-enregistré Morning View, l’un de leurs albums les plus importants. Après des années de tournée, ils l’ont revisité avec leur vision actuelle, leur maturité, et se sont réapproprié ces morceaux avec un regard différent.

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L’évolution du groupe

Qu’est-ce qui a le plus changé depuis le début du groupe ?

Le line-up, il ne reste aujourd’hui que Tim et moi par rapport au projet de base. Forcément, les choses ont évolué avec le temps. Je compose et j’écris toujours, donc l’ADN musical n’a pas changé, mais il a énormément évolué.

Même en termes de son et d’osmose entre nous, on a réussi à créer quelque chose de vraiment solide. On s’est trouvés progressivement, au fil du temps. Le dernier album est donc plus mature, plus moderne, plus recherché et surtout plus assumé que le premier.

Le premier disque était un peu un « coup d’essai », même si on y est allés à fond — mais ça reste un premier album. Celui-ci marque une vraie étape supplémentaire. Et peut-être que le troisième sera encore meilleur ; en tout cas, je pense qu’il sera radicalement différent.

Tenter des choses, surprendre, et aller toujours plus loin

Que représente la fin de ce diptyque pour vous ?

C’est en partie triste, parce qu’on ferme quelque chose d’important. Quatre ans, c’est une vraie partie de sa vie, surtout quand on est artiste. Et en même temps, c’est très excitant, car lorsqu’on travaille sur un album en plusieurs parties, même sans le vouloir, on finit forcément par s’enfermer dans un cadre.

Aujourd’hui, j’ai vraiment besoin d’aller puiser ailleurs, d’explorer d’autres choses. J’ai envie de creuser davantage les dynamiques, peut-être aussi de changer de thématique. Je ne sais pas encore si ce sera un album concept ou plutôt une collection de titres qui expérimentent encore, mais l’objectif reste le même : tenter des choses, surprendre, et aller toujours plus loin.

Les clips

Concernant la création des clips, pourquoi être parti sur un triptyque et non pas un diptyque ?

Je ne saurais pas vraiment comment l’expliquer simplement, mais dans les clips, il y a comme trois lignes temporelles, trois personnages distincts, et une trame commune. On suit Fiona, l’actrice principale, ainsi que sa sœur jumelle. Fiona est à la recherche de cette sœur.

À cela s’ajoute le personnage blanc, une sorte de créature mystérieuse qui évolue dans le premier triptyque, dans un monde presque monochrome. Il représente le lien entre les deux jumelles : c’est une personnification de ce qu’elles vivent toutes les deux.

Évidemment, ce n’est pas toujours facile à comprendre à travers des clips, puisqu’il n’y a pas de dialogue. C’est en tout cas comme ça que je l’ai imaginé. Après, peut-être que les gens, en les regardant, se racontent une autre histoire, notamment concernant la fin, car on ne dit jamais vraiment ce qui s’y passe. Moi, je sais ce qui se passe… mais je ne le dirai pas !

C’est important que le mystère reste, que ça fasse réfléchir. Headkeyz, « clé de l’esprit » : il faut réfléchir.

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Headkeyz

Comment présenterais-tu Headkeyz aujourd’hui à quelqu’un qui vous découvre ?

Je dirais que nous sommes un groupe qui aime tenter des choses. C’est à la fois une musique qui s’écoute et qui se regarde. Il y a toute une dimension cinématographique, un énorme métissage de styles et d’influences, principalement entre le rock alternatif des années 90 et 2000, mais aussi avec des touches des années 80, 70, etc.

Si je devais faire découvrir le groupe à quelqu’un, je lui dirais simplement de venir écouter et de se plonger dans notre univers, à la fois en live et sur l’album. Ce sont deux expériences différentes, mais complémentaires pour comprendre le projet.

Surtout, je recommande de venir en live pour le côté humain. Certaines personnes s’attendent à voir l’album reproduit note pour note sur scène, mais nous proposons autre chose. Les morceaux sont les mêmes, bien sûr, mais l’énergie est totalement différente… et sur scène, ça envoie !

Qu’est-ce que vous aimeriez que l’on retienne de ces deux albums dans quelques années ?

Hum… TOUT ! Mais aussi le message qu’il y a derrière. Tout a été construit à une période particulière, celle du confinement. Les deux albums racontent, d’une certaine manière, toute l’histoire de l’Homme. C’est aussi une vision figée dans cette période.

Nous pensions qu’il y aurait un « après », mais il n’y a pas vraiment eu d’après… Enfin si, il y a eu un après, mais il ressemblait à l’avant, voire était pire que l’avant. Pourtant, on y croyait. Cet album reflète un peu tout ça : c’est une capture du temps, mais avec une volonté d’aller de l’avant très présente.

C’est aussi pour cette raison que le prochain album sera totalement différent.

Vers quoi souhaitez-vous emmener Headkeyz désormais ? Travaillez-vous sur des nouvelles idées/concepts ?

Je travaille dessus, mais c’est vraiment le début. Pour l’instant, ça se cherche encore, et on verra où cela nous mènera. Dans tous les cas, ce sera toujours un peu conceptuel, parce que je travaille comme ça.

Est-ce qu’on repartira sur une suite d’albums, un seul album, ou plutôt des singles ? Je ne sais pas encore, il n’y a rien de précis. Ce qui est certain, c’est qu’il y a une volonté d’aller beaucoup plus loin dans l’empreinte sonore. J’aimerais créer des compositions beaucoup plus trempées.

Même si la dualité reste une constante dans Headkeys — le noir et le blanc, chapitre 1 et chapitre 2 —, j’aimerais vraiment explorer des dynamiques plus marquées. Quand un morceau doit respirer ou avoir des passages calmes, je veux que ce soit pleinement ressenti. Et à l’inverse, quand ça doit envoyer, ça doit envoyer vraiment fort. C’est un travail de recherche important.

L’objectif est aussi de voir comment ces dynamiques peuvent fonctionner en live et comment retranscrire sur album ce que nous avons vécu et créé sur scène. C’est un travail qui reste à faire, et pour ça, il faut prendre le temps de créer, de prendre du recul, pour que les choses soient bien faites.

Notre couronne est notre cage. Mais il ne faut pas rester trop longtemps dans une cage, il faut s’envoler.

Quelle question avez-vous déjà abordée sans réelle réponse ?

Maintenant que nous avons refermé une porte, la question est de savoir comment le projet va se construire. Ce qui est très important pour nous, c’est de réfléchir à l’avenir et à la manière dont nous allons repartir après tout ce que nous avons accompli. Il y a beaucoup d’envies et d’énergie pour lancer la suite.

Y a-t-il une question que l’on ne vous pose jamais ?

C’est surtout sur le quotidien d’un groupe émergent. Il y a énormément de travail, beaucoup de choses que l’on ne voit pas de l’extérieur. Je gère quasiment tout dans le projet, et on flirte constamment avec le burn-out, il faut savoir rebondir.

Heureusement, nous avons la chance de recevoir beaucoup de retours positifs et les gens aiment vraiment le projet. Nous avons beaucoup d’aide, et l’équipe est soudée. Des personnes comme Supertartelette nous apportent un soutien précieux, ce qui fait vraiment plaisir.

Cela dit, c’est un travail énorme, avec beaucoup de pression et un budget conséquent. Jongler avec tout cela n’est pas toujours évident. C’est vrai que c’est une question qu’on ne pose jamais aux artistes, mais le quotidien et le burn-out font aussi partie intégrante de l’aventure.

Jongler avec le plaisir et le burn-out finalement !

Voilà exactement ! Il y a toujours une dualité : la cage et la couronne. Notre couronne est notre cage. Mais il ne faut pas rester trop longtemps dans une cage, il faut savoir s’envoler. Nous avons besoin de pauses, de vacances, et il faut apprendre à s’arrêter… C’est facile à dire, mais beaucoup moins facile à faire.

Concerts et tournée

Y a-t-il des concerts ou une tournée de prévue pour promouvoir votre album ?

C’est assez calme pour l’instant. Nous avons une date avec Lucie Sue (lire l’interview de Lucie Sue sur HexaLive, ndlr) en avril et, avec la sortie de l’album, les interviews et tout le reste, cela a demandé beaucoup de travail. Maintenant, je vais en profiter, et surtout recommencer à composer et faire de la musique. C’est quelque chose que je ne faisais plus du tout, et pour un groupe, c’est un peu problématique !

Je vais donc me replonger dedans, ce qui me fera le plus grand bien, me reposer un peu et repartir en force sur de nouvelles choses. Ça va être très, très cool. Des dates suivront évidemment, au fur et à mesure, et nous les annoncerons lorsqu’elles seront validées.

N’attends pas d’avoir une approbation et fais-le à fond.

Qu’est-ce que tu conseillerais à un groupe émergent ? Un avertissement, un conseil ?

Si toi, tu y crois, vas-y ! N’attends pas d’avoir une approbation et fais-le à fond. N’écoute pas les critiques négatives ou les craintes des autres : si tu y crois vraiment, d’autres y croiront aussi.

Si tu aimes ta musique, il y aura forcément des gens qui l’aimeront aussi. Et surtout, ne fais pas ta musique pour les autres : fais-la d’abord pour toi. C’est justement ce qui fera qu’elle touchera les gens.

Merci pour cette interview. Je vous souhaite, ainsi qu’à tous ceux qui vous écoutent, une longue vie, et il semble que ce soit bien parti !

J’ai remarqué, à travers cet échange, beaucoup de sincérité, d’honnêteté et de naturel. Je pense que c’est justement cela qui séduit le public : rester soi-même.

Il faut penser que la musique est quelque chose qui se partage, qu’il y a des gens derrière et qu’il faut être sincère envers les autres et faire preuve de bienveillance. C’est la phrase poétique de la fin !


Chapter II apparaît comme un tournant. Headkeyz referme un cycle fondateur tout en affirmant une identité désormais pleinement assumée. Une fin qui sonne surtout comme le début d’un nouveau chapitre créatif !

Interview réalisée par Ombre Futile (instagram)

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