Quand Cherhal et Biolay signent le diptyque de l’interdit

Il y a dans la chanson française, dans ses arrière-cuisines feutrées, des amitiés qui travaillent la mélodie au corps, qui la font suer le chic et l’interdit. Et puis il y a, au milieu du vacarme général, ce couple-là. Non, pas un couple au sens trivial, mais un duo d’une rareté sidérante, un binôme de l’écriture qui, sans même se le promettre, a tracé à travers quinze ans d’ellipses et de pianos une histoire en deux temps : l’histoire de ce qui ne devrait plus exister, mais qui palpite, insistant. C’est le diptyque de l’évitement, signé par Jeanne Cherhal et Benjamin Biolay. Une affaire d’une poésie noire et d’une franchise… oh…  d’une franchise qui désarçonne.

Ce n’est pas un duo, c’est un échange de regards coupables qui s’étend sur une décennie et demie. Une géographie sentimentale cartographiée par le manque.

BC1

Ah, d’abord, 2010 :  Brandt Rhapsodie ! Sur l’album La Superbe (Benjamin Biolay) Rien que le titre… Une marque d’électroménager. Le quotidien mis en rhapsodie, voyez l’audace ! 

Nous sommes donc en 2010. Le cynisme est de bon ton, l’orchestration s’affine, et on prend plaisir à déguiser le mal de vivre en dandysme. Cherhal et Biolay se mettent en scène comme les mécaniciens d’une rupture, les artisans d’un adieu qui se refuse. La tension y est moite, jazzy, comme un film italien dont la pellicule aurait vieilli sous le soleil.

C’est le jeu de rôle par excellence. Lui, l’homme aux mots mesurés, qui déroule sa sentence derrière un verre. Elle, la lucide, qui observe le désastre sans crier, mais dont chaque syllabe est un coup de semonce. Ce titre, c’est une pièce de théâtre intime sur l’ennui qui tue le désir, mais où l’ultime étincelle ne s’éteint jamais vraiment. C’est la beauté du geste : on se quitte dans le verbe, mais le corps, lui, trahit l’affaire. Ils parlent de machines qui tournent (le lave-linge, la vie, la tête…), mais c’est l’immobilité de l’attirance qui nous aimante. C’est un morceau qui sent le cuir et la pluie fine, un chef-d’œuvre d’ambiguïté.

BC2

Puis quinze ans s’écoulent. Le monde a tourné, les disques aussi. Et puis, la réponse arrive, non pas comme une note de bas de page, mais comme un claquement de porte définitif… qui invite pourtant à entrer.

Faut Plus Qu’on Se Revoie (sur Jeanne, de Jeanne Cherhal, album produit par Biolay, d’ailleurs ! – et dont vous trouverez la chronique sur HexaLive). On sent ici la lumière crue des années 2020. Le jeu de rôle est terminé. La franchise, qui était déjà le moteur secret de Cherhal, prend ici la forme de l’aveu.

Il ne s’agit plus d’une joute sophistiquée, mais d’une urgence viscérale. Le titre est un ordre, une prière, un constat : notre chimie est trop puissante, elle désorganise la vie. L’orchestration est plus directe, presque plus rock dans son aveu. La sensualité n’est plus sous-entendue : elle est le sujet, l’ennemi à combattre. Les voix se mélangent, se poursuivent, moins dans la mise en scène que dans la confusion d’une nuit qui ne devrait pas avoir lieu.

Le Brandt Rhapsodie était l’élégance de la crise. Faut Plus Qu’on Se Revoie est la beauté de la nécessité. L’un posait la question du départ. L’autre, celle du retour impossible, mais ô combien désiré.

Voilà. C’est l’histoire que nous raconte ce diptyque. Celle d’une amitié qui sert de laboratoire à l’intime, où Biolay et Cherhal nous offrent, sans ciller, le roman de l’interdit qui dure.

Ils ont fait de leur complicité une œuvre à part entière…

Ce n’est pas une simple paire de chansons. C’est un échange épistolaire sur quinze ans, le seul endroit où leurs personnages peuvent se dire la vérité du manque et de l’attirance, sans les oripeaux de leurs carrières solo. Ils ont fait de leur complicité une œuvre à part entière, le précieux socle où la sincérité n’est plus un risque, mais une science exacte.

Et nous, auditeurs ? Nous n’avons qu’à mettre le disque – les deux titres, l’un puis l’autre – et entendre que, parfois, le plus beau des amours est celui que l’on n’a jamais osé reprendre. C’est subtil, c’est en français, c’est parfaitement essentiel.

Stedim (instagram)

[NDR : d’ailleurs, ne partez pas si vite ! Benjamin Biolay a lui-aussi sorti un (double) album en cette année 2025 : Le Disque Bleu. Retrouvez sa chronique également sur Hexalive !]

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *