Ils sont deux. Un tandem nu, comme une équation simplifiée à l’os – guitare, batterie. Point. Nulle basse pour épaissir la soupe, pour masquer l’aspérité du propos. Juste l’écho franc, le frottement du réel. The Inspector Cluzo. Un nom qui sent la piste et la blague d’initié – d’ailleurs soufflé par Angelo Moore de Fishbone en personne, les trouvant si puissants qu’il leur fallait un patronyme d’Inspecteur Clouseau – mais qui recouvre une vérité plus grave, plus essentielle : celle d’hommes qui, face au vacarme du monde, ont choisi le sillage, le sillon. Pour l’heure, il est 3h33 et je ne dors pas… plus.
Ils sont musiciens, certes… mais ils sont aussi des agriculteurs biologiques.
Il y a chez ces deux-là une double casquette qui n’est pas un artifice, mais un sacerdoce. L’un, Laurent Lacrouts, aux cordes et à la voix, l’autre, Mathieu Jourdain, aux fûts. Ils sont musiciens, certes, parcourant le globe et les fosses survoltées – ils ont même ouvert pour Neil Young et Clutch, imaginez le grand écart – mais ils sont aussi, et cela est crucial, des agriculteurs biologiques. Des Rockfarmers. La terre, la glaise, l’attente patiente des choses qui poussent à leur ferme de Lou Casse – voilà leur vrai backstage. C’est de là que jaillit leur musique : elle sent la sueur et l’épuisement noble.
Ce n’est pas une posture. Lorsque l’épizootie frappa leur élevage de canards en 2017, la tournée américaine fut stoppée net. Retour à l’urgence sanitaire, à la réalité crue de l’abattage. Le rock n’est qu’une échappée, jamais un mensonge.

Leur œuvre globale, désormais, compte dix albums. Le dernier en date, Less Is More (Juin 2025), est la mise en musique de cette éthique. Moins, c’est plus. Le mot d’ordre est limpide : c’est un manifeste post-croissance, un pied de nez au délire du superflu.
L’album est un « ovni » qui prouve que l’on peut être un groupe de Rock/Blues incroyablement efficace tout en étant ayant un mode de vie alternatif.
Le point fort de cet album réside dans son authenticité brute et son message universellement honnête, indissociables l’un de l’autre. L’album est salué pour avoir réussi cette alchimie : conjuguer l’énergie sonore d’un rock sans compromis avec un engagement de vie profond. L’album est un « ovni » qui prouve que l’on peut être un groupe de Rock/Blues incroyablement efficace tout en étant ayant un mode de vie alternatif.
Le producteur Vance Powell est à nouveau le troisième homme de cette épopée, l’artisan qui a su capturer cette sève. Le son est “organique, brut de décoffrage”, sans artifice, un coup de boutoir qui prend aux tripes. D’ailleurs, ils ne reculent devant rien : on se souvient de ce concert au Japon, où l’excès d’énergie fut tel qu’ils détruisirent une partie de la scène. L’histoire raconte que la puissance fut saluée. C’est de cette même rage que sont nées toutes les pistes.

L’album déroule ses pistes comme une suite logique de luttes et de constats amers. Le propos est acéré, le verbe incisif, politique.
- “We Win Together I’M Losing Alone” ouvre le bal avec fracas. C’est l’opposition frontale entre l’altruisme et l’individualisme forcené que la société nous impose. C’est la mélancolie des hommes droits face à la logique du profit solitaire.
- Puis vient “As Stupid As You Can” : la guitare devient « grimy », crasseuse à souhait, pour appuyer la critique de notre société qui s’abrutit, qui s’avilit, sacrifiant la biodiversité et l’intelligence situationnelle sur l’autel d’une voracité insensée.
- “Mr. Fameless” exprime sans détour la fatigue de ces Landais face au milieu, cet “environnement nuisible du business musical” qui a failli les faire cesser.
- Même la légèreté est un mirage. Ce funk nonchalant de “Catfarm” par exemple, une pause presque reggae, le temps de reprendre son souffle au domaine de Lou Casse. Une ambiance détendue qui peut, à tout instant, verser dans la “déflagration sonore”.
Toutefois, une ombre plane sur le tableau, celle que soulignent les observateurs les plus exigeants : la prévisibilité.
L’album pourrait souffrir, par sa fidélité même, d’un léger manque d’évolution drastique. Les thèmes – le consumérisme, l’écologie, l’indépendance – sont ceux que le duo défend depuis longtemps. Pour certains, cette honnêteté brute des paroles et cette formule musicale sans basse, bien que géniale, peut manquer d’une once de surprise, d’une rupture narrative majeure.

De plus, l’énergie scénique des musiciens qui ont longtemps voyagé dans leur propre van aménagé, est si démesurée que le studio ne peut jamais totalement l’encapsuler. L’album est un excellent disque de rock, certes, mais la légende du Cluzo se vit avant tout sous les projecteurs.
Le disque se nourrit de ces frictions. Il y a le retour aux fondamentaux sur “Rules”, court et puissant, un simple et efficace cri de « FREE-DOM » sur un riff de rock pur.
Et il y a le recueillement : les deux musiciens offrent une reprise d’une intensité rare de ”Almost Cut My Hair” (Crosby, Stills, Nash & Young), à laquelle ils confèrent une force nouvelle. Un drapeau bizarre, qu’ils continuent de laisser flotter.

L’album s’éteint enfin sur “Journey Men”. La lumière est faible, l’ambiance sombre, acoustique, aux parfums de Hill-country blues. Le duo s’interroge, dépouillé, sur le chemin parcouru et sur la dissonance des avis rencontrés au fil des tournées.
Less Is More est, en somme, un disque d’honnêtes hommes, de guerriers de la terre et de la scène. Leur musique est une vérité physique. Elle ne demande qu’à être éprouvée, sur disque, mais surtout en scène, où ces deux-là achèvent leur promesse, celle d’un rock sans fard, essentiel. Et l’honnêteté, dans ce métier, devient une rareté presque subversive.
Mais après tout, l’essentiel est là : The Inspector Cluzo fait du Cluzo, et c’est bien ça l’essentiel !
Stedim (instagram)