Magyd Cherfi

Rencontre avec Magyd Cherfi, ancien parolier de Zebda, qui sort son deuxième album solo « Pas en vivant avec son chien ». Avant la première de ses trois soirées au Café de la Danse, en ce jeudi 24 mai, ça parle voyage musical, identité, politique mais surtout d’amour et d’engagement. Oui, c’est possible !

HexaLive : Dans quelques heures, concert parisien. Vous allez bien ?

Magyd Cherfi : Parfois on peut avoir ce qu’on appelle le « trac parisien ». On a l’impression qu’on joue à Las Vegas, alors qu’on est à … Paris ! Mais au bout du compte, le meilleur public, je crois qu’il est parisien, parce que chaque artiste y trouve chaque fois la crème de son public.

HL : Un public éclectique en somme ?

MC : C’est ça, Paris, je n’y ai connu que des plaisirs immenses.

HL : Le dernier album [La Cité des Etoiles] est sorti il y a déjà trois ans. vous avez commencé à écrire Pas en Vivant avec son chien sur la tournée précédente, déjà ! Quel a été le chemin parcouru depuis ?

MC : Trois ans c’est rapide, car quand on dit « trois ans », il y a un an et demi passé en tournée après la sortie de l’album précédent, il ne reste donc en réalité qu’un an et demi pour avoir quinze titres composés, enregistrés … Finalement c’est très speed ! Et quand on dit « trois ans entre chaque album », pour quelqu’un qui tourne un an et demi, ça fait plutôt court.

HL : Vous aviez une équipe très éclectique déjà sur le premier album.

MC : Sur le premier, je me suis retrouvé seul, et je ne suis pas instrumentiste : il me faut toujours des musiciens, des collaborations, et j’ai donc fait appel à Imothep d’IAM, Mathieu Chédid évidemment …

HL : … Et Loo & Placido ! L’équipe est impressionnante !

MC : Ah ! Ils ont vraiment un talent fou.

HL :Qui compose la « dream-team » pour cet album là ? Une équipe qui se connaît déjà ?

MC :Je suis parti en tournée avec sept musiciens que je ne connaissais pas pour le premier album et comme ça s’était super bien passé entre nous, je leur ai dit « si ça vous dit, on fait le deuxième album ensemble ». Donc, j’avais une équipe toute prête, en fait ! On a tout composé ensemble et, oui, l’équipe se connaît déjà, c’est plus simple, c’est déjà abouti entre eux.

HL : C’est avec eux que vous avez réussi à créer une telle ambiance. Je parle du mélange impressionnant de sonorités sur cet album, du latino au folk …

MC : J’ai l’impression que je ne peux pas m’empêcher de faire ça. Je me sens pas attaché à un style musical précis. C’est le texte qui est le fil conducteur. Alors je me dis que j’aimerais faire telle musique d’Amérique du Sud, ou petit parfum de jazz, pour changer, puis un peu de musique arabe parce que je ne peux pas m’en empêcher … Ça fait faire un sacré voyage musical.

HL :Sur cet album, dans l’ensemble, il y beaucoup de thèmes légers et en même temps un engagement certain.

MC : La trame que je garde tout le temps, c’est un regard sur la société, de colère ou de désespérance,. Je garde toujours ça, et puis après, pour me détacher un peu de mes colères, j’essaye d’avoir des thèmes plus légers, comme des histoires de couple par exemple …

HL : Et puis même quand vous traitez des thèmes les plus sérieux, le tout est porté par une musique plutôt gaie et festive ! D’ailleurs, dans les thèmes de prédilection, vous parlez beaucoup de la France . Quel regard portez-vous sur la France, aujourd’hui ? Quelle est la France que vous montrez dans cet album ?

MC : Une France qui doute, qui a peur, une France qui se cherche en fait. Étant fils d’Algériens, je ne peux pas m’empêcher d’avoir un certain regard sur la France, puisque c’est à la fois un pays qui me rejette et un pays qui m’a construit, qui a permis tout ce que l’Afrique ou le Tiers Monde ne permet pas. C’est un peu un amour vache, « je t’aime moi non plus ». C’est ma version amoureuse de la vie, c’est plein de contrariétés mêlées au plaisir absolu de pouvoir faire, de dire .. de l’expression libre.

HL : Au final, c’est un album d’amour, quel que soit le thème, que ce soit sur « Ma Femme et mes enfants d’abord » ou lorsque vous parlez de France ?

MC : C’est la même thématique oui, c’est l’histoire de l’amour impossible. Pourquoi est ce qu’on n’arrive pas à s’aimer ? Pourquoi on ne s’entend pas ? Pourquoi est-ce que les hommes ne marchent pas ensemble ? Toute la question est là. Partout on a le discours de l’humanisme, de la fraternité, tous les peuples parlent d’amitié et aucun n’en est capable. C’est le paradoxe. Un pays comme la France a vocation à accepter toutes les différences et dans la pratique il y un problème. Comme une volonté intellectuelle d’ouvrir et une réalité qui se ferme. C’est une schizophrénie à la française, j’allais dire, mais tous les pays accueillants ont ce même problème, de vouloir faire en sorte qu’il y ait une égalité entre les hommes, mais il y a une peur qui surgit ces trente dernières années, la peur de perdre son âme en se brassant trop, la peur d’y perdre son identité …

HL : Son identité … nationale ?

MC : (rires) Je trouve ça désespérant d’avoir à flipper pour l’identité, parce qu’au fond, l’identité c’est quoi ? C’est être unique, c’est quand chaque personne a son unicité, et ce ministère veut faire en sorte qu’on se ressemble tous. On serait comme des clones avec un même problème qui pourrait être réglé, car en réglant le problème d’un, on réglerait le problème de tous, et ce qui est marrant, c’est qu’ils n’ont pas compris que l’identité, c’est tout à fait le contraire. C’est en étant unique dans ce monde qu’on a une identité, pas autrement.

HL : Cet album a été bouclé avant les élections ?

MC : Oui, il n’y a pas eu de calcul.

HL : Cela dit, il reste vraiment d’actualité. Je me permets de poser une question qui fâche : alors, heureux ?

MC : (rires) Non ! Malheureux ! Parce qu’au bout du compte, ce n’est pas tant l’idéologie que les français choisissent -une mécanique libérale, ou ultra libérale, ça peut s’accepter- c’est le manque d’humanisme, à gauche comme à droite finalement. L’un et l’autre ont manqué d’humanisme. Mais dites, que vous n’avez pas peur des autres ! Dites, qu’on est bienvenus, dites-le ouvertement, afin que quelque chose puisse se mettre en marche. Je suis malheureux car c’est une campagne sans coeur. La France, la France, la France … Je sais très bien qu’en disant « la France », ils suggèrent 2000 ans d’histoire. Je me sens un peu mis à part, car moi je n’ai que quarante ans d’histoire, donc quand on m’évoque la France, je ne m’y retrouve pas, car je sais que c’est de cette France-là dont ils parlent, celle de Charlemagne, des rois, des Carolingiens … Je me dis que j’aimerais bien me retrouver dans une France de demain, moi je ne me retrouve pas dans les Carolingiens ! (rires)

HL : Même en regardant le visuel de l’album, on perçoit un coté enfantin, proche du quotidien, bourré d’anecdotes. J’ai lu que vous écriviez des scénarios au lycée, il y a un rapport avec votre manière d’appréhender l’écriture des chanson, aujourd’hui ? On a l’impression d’avoir à faire à des contes, des récits, des images ..

MC : Il doit y avoir un rapport parce que je voulais écrire une fresque de l’immigration, mais en parlant de français, pas d’immigrés, de ces français qu’on appelle « immigrés », et comme le cinéma est quelque chose de très laborieux, lourd, compliqué à gérer et fermé, bien j’ai basculé dans la chanson car il suffit de trois copains qui jouent de la guitare et puis t’as un groupe. C’est plus facile, le cinéma c’est souvent un scénario qui se promène pendant cinq, six ou même sept ans avant de voir le jour, et moi j’étais en état d’urgence. Donc c’est un peu par facilité que tout ça s’est fait.

HL : Votre parcours est donc foncièrement engagé, mais en même temps on trouve des nuances …

MC : Oui, parce qu’on a essayé de pas être prisonniers de l’idéologie, du dogmatique. C’est un engagement « pratique », j’allais dire. La simple recherche de la dignité par exemple, comment se traduisent liberté, égalité et fraternité … Finalement, quand on dit « engagement », c’est l’engagement le plus banal qui soit : l’engagement citoyen. Ça nous a fait porter à gauche, parfois plus a gauche mais on s’est toujours baladés au final …

HL : Il n’y a pas d’identité fixe ?

MC : Voilà !

HL : Vous êtes donc libres …

MC : Je ne dirais pas « libres », car je ne pense pas qu’on le soit, mais à la recherche de ma liberté en tout cas, à essayer de la construire. J’essaye de ne pas avoir d’étiquette politique, mais arrivent des moments où on est obligés : les élections par exemple. Il faut dire où l’on se situe. Il nous est donc arrivé de nous dévoiler, pour tel candidat ou tel parti, mais c’était à des moments précis où je pense qu’il faut le faire, et puis j’aime assez savoir ce qu’il y a derrière chaque artiste !

HL : Vous êtes de ceux qui préfèrent qu’un artiste disent cash de quel bord il est !

MC : Exactement, car beaucoup d’artistes se promènent dans une gauche un peu vaporeuse, sans trop savoir, et moi j’aime bien qu’on dise les choses très clairement, car l’humanisme de gauche, quand il est trop flou, il ne correspond plus à rien. On a le devoir d’être dans la partialité, on a vraiment besoin de dire, à un moment donné « moi je suis de ce camp et pas de celui là ».

HL : En parlant d’artistes de gauche … et pour revenir à un thème plus léger, vous pouvez me parler de la chanson « Bénabar ou Delerm » ?

MC : (rires) Première chose : ce sont des artistes que j’apprécie, que j’écoute, que j’aime bien . Je suis assez axé « chanson française ». Mais j’aime mieux quand ils sont en colère ! Je me posais cette question : pourquoi faut-il être inoffensif ? Ils ne sont pas absolument inoffensifs, mais ils sont très représentatifs de la chanson française, je les ai donc choisi eux pour parler de ça, comme moi je me critique dans l’engagement, en me disant « à quoi ça sert d’être engagé ? » ce sont plutôt des sujets de réflexion pour moi.

HL : Et concernant cette scène française, il y a des artistes que vous appréciez plus particulièrement, en ce moment ?

MC : Il y en a énormément ! Arthur H, Mathieu Boogaerts, Mathieu Chédid, Bénabar et Delerm ! Et Ridan, Thomas Fersen … beaucoup de choses !

HL : Et les français qui chantent en anglais ?

MC : Ça ne me touche pas trop, ça me laisse assez indifférent. Je ne comprends pas le pourquoi. S’ils sont très jeunes, ça va, ce sont les premiers pas dans la musique, je dis pourquoi pas. C’est difficile de faire sonner les mots. Après quand on dit qu’écrire en français est difficile, je dis oui. Faire un beau texte en français est difficile. Donc, après, chacun se démerde ! Moi je suis pas musicien, donc j’en chie avec la musique ! Y’en a qui écrivent pas , il faut donc savoir collaborer avec des gens, trouver des alter ego, on peut toujours en trouver. Ces temps-ci, j’ai beaucoup écrit pour Tiken Jah Fakoly, il avait besoin d’avoir les mots, il avait déjà la musique et la voix. Il faut savoir trouver le bon alter ego, le chercher.

HL : Qu’est ce qu’on peut vous souhaiter pour cette tournée ?

MC : Qu’elle soit la plus longue possible !

HL : Prochain album dans trois ans ?

MC : Si tout va bien. Ce serait bien de continuer à faire quelque chose de nouveau, trouver de nouvelles couleurs sonores, même pour le textes : trouver d’autres angles pour écrire. C’est ça, qui est intéressant …


Interview réalisée par Nikolina

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