Ashen : « On arrive à envisager l’avenir avec plus de sérénité »

Salut Nathan et Antoine, merci de m’accorder quelques instants avant votre passage sur la scène de Languederock. HexaLive est un média indépendant qui couvre la scène musicale française. C’est un web média animé par des bénévoles passionnés. Ça me fait penser à une première question. Les débuts dans la culture, c’est souvent beaucoup de passion et de bénévolat. Donc je voulais savoir : est-ce que c’est loin derrière vous, ou est-ce que c’est encore très présent dans votre tête ?

Antoine : Bah écoute, il y a du mieux aujourd’hui, on est dans une meilleure situation qu’au début. J’y repense quand même, parce que ce n’est pas totalement passé : on est encore dedans sur certains aspects, même si c’est moins qu’avant ça fait toujours partie de notre quotidien. Sur les dix dernières années, l’argent qu’on gagnait chacun de notre côté servait en partie à financer le projet. Maintenant, on est davantage épaulés par notre agence, Veryshow, qui s’occupe notamment du booking et de la production. Ça nous soulage sur certains aspects. Il y en a encore d’autres qui restent à notre charge, mais ça va mieux. On arrive à envisager l’avenir avec plus de sérénité.

Nathan : Toi, tu étais déjà intermittent, mais moi non, tout le groupe a pu le devenir à partir de janvier. Donc cette année, on est officiellement professionnels. Après je pense qu’il y a, pour tout le monde, une longue période semi-pro, où il y a le côté passionné, et le côté vraiment amateur. La plus grosse partie, c’est une fois que tu te mets complètement dedans, arriver à la partie professionnelle ça prend vraiment du temps, des années, beaucoup de travail et beaucoup d’argent investi aussi. 

Antoine : Et malgré tous les efforts, ce n’est pas donné à tout le monde : tu peux faire ça dans le vent potentiellement pendant des années. On a eu la chance que ça prenne un peu. Maintenant comme Nathan le dit, on en vit, on est un peu plus sereins sur plein d’aspects, mais il y a eu beaucoup d’années très difficiles avant ça.

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Combien d’années, d’ailleurs ? 

Antoine : On va dire qu’on est au complet depuis 2018, et que le grand public nous connaît depuis 2021.

Nathan : Et moi, j’ai rejoint le groupe l’année dernière. J’ai commencé à travailler avec eux en mars 2025, et je les ai rejoints officiellement cette année, en février. Moi j’ai la bonne partie, je récolte un peu les bénéfices, je récolte les graines que les autres ont semées.

Si t’es le dernier à abandonner, c’est toi qui récoltes la mise.

Quel conseil vous donneriez aux groupes qui démarrent aujourd’hui (conseil que je pourrais partager avec MuttFish tout à l’heure après leur passage sur scène) ?

Antoine : Ne lâchez rien. Franchement, faites-le à fond si c’est votre projet, tout doit être dirigé vers ça : votre temps, votre énergie, votre argent, vos ambitions. C’est un projet de vie, finalement. Donc si vous voulez le faire, faites-le.

Nathan : Moi je dirais la même chose, et ne pas se décourager. Il y a eu un moment où je me suis rendu compte que je pouvais vivre de ça et en faire mon métier — ce qui était mon rêve depuis toujours, mais que je ne m’autorisais pas trop à avoir, je préparais toujours des plans à côté au cas où ça ne marche pas.
À un moment je me suis rendu compte que si t’es le dernier à abandonner, c’est toi qui récoltes la mise : si tu passes 10 ans à bouffer des cailloux et à ne pas arriver à en vivre, à un moment tu seras la personne qui a le plus d’expérience, et tous les autres auront déjà abandonné parce qu’ils le voulaient moins que toi. Ce côté volonté, c’est aussi à mettre en question, parce qu’il y a évidemment des conditions de vie, des conditions matérielles, des conditions de santé qui font que des gens sont obligés de lâcher ce rêve. Mais si t’en es encore capable… Moi j’ai eu la chance d’avancer relativement vite par rapport à ce que j’espérais, mais j’étais prêt, pendant 10 ans à ne pas me payer, à bouffer des cailloux, à vivre dans 5 m² et à rien lâcher, parce que je me disais je préfère ça plutôt que d’avoir un taf normal et me dire que ce sera ma vie. Donc si vous avez le courage et la possibilité, ne lâchez rien.

J’ai peur que le fossé se creuse entre les énormes concerts et les tous petits concerts underground.

Vous l’avez vu, Languederock c’est un petit festival, on va être sur une petite jauge. Aujourd’hui il y a plus de festivals qui s’arrêtent que de festivals qui s’installent. Il y a toute une polémique autour de l’économie de la Culture en France. Est-ce que ça vous fait peur — le jour où il n’y aura plus les bénévoles, le jour où il n’y aura plus tous ces festivals qui se battent et qui prennent des risques – est-ce que c’est quelque chose qui vous inquiète ?

Antoine : On y pense forcément, parce qu’on est concernés aussi. Je pense qu’il y a plein de choses qui sont à nuancer, mais même si c’est un milieu qui peut être menacé sur certains aspects, il y a d’autres éléments qui nous font dire que ça a encore de l’avenir et du temps devant soi. Je pensais à une chose, peut-être que l’avenir me donnera tort, mais avec l’essor de l’IA, je pense que les gens vont être à la recherche de plus en plus de contenus organiques. Voir des musiciens en concert, ce sera peut-être la dernière étape de la vraie musique, on va dire. Dans cette mesure, on risque de continuer à avoir des concerts encore longtemps.
Après, dans quelle société on vivra, est-ce que ça continuera à être autant subventionné, ça, je n’ai pas de boule de cristal. Mais sur l’aspect technologique et artistique, je pense qu’on n’est pas tant à plaindre que d’autres métiers.

Nathan : C’est ce qui me fait peur : je n’ai aucun doute sur le fait que la musique live va continuer à exister, mais j’ai peur que le fossé se creuse entre des énormes concerts dans des énormes salles et des tout petits concerts underground qui continueront toujours à exister parce qu’il y a des passionnés. Mais à un moment, ces espaces intermédiaires dans lesquels on est – par exemple ce festival, ou plein d’autres – , les petites salles, sont de plus en plus mis à l’épreuve. Parce qu’un Zénith ou un Accor Arena vont toujours s’en sortir, en ayant toujours des artistes énormes qui mettent des places de plus en plus chères. Et les musiciens qui sont entre les deux, les personnes qui sont entre les deux, vont avoir de plus en plus de mal à se produire ou à consommer de la musique en live. C’est ce qui me fait peur, c’est pour ça qu’il y a un vrai côté politique au soutien de la culture, à garder les subventions, etc. C’est un truc auquel évidemment on pense.

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Pour moi, la musique, c’est politique, l’art, c’est politique.

Les élections présidentielles sont dans moins d’un an. Aujourd’hui on essaye de faire s’exprimer les artistes sur ces élections. Est-ce que vous pensez que les artistes ont un rôle à jouer dans le message politique ?

Antoine : Personnellement, je ne veux pas parler de politique.

Nathan : Pour moi, oui, complètement. À mon sens, la musique c’est politique, l’art c’est politique, tout est politique. Mais l’art, c’est ni plus ni moins que de la communication : décrire une vie, décrire des sentiments, décrire des êtres humains, décrire des expériences, et tout ça c’est éminemment politique. Tout autant que l’est la manière de diffuser la musique, que ce soit en live ou en studio. Donc pour moi les artistes ont évidemment une place à jouer, pas forcément en tant qu’influenceurs, parce que je ne pense pas que sa place d’artiste doive apporter une voix plus importante qu’une autre. Mais je pense que, dans tous les cas, qu’on le veuille ou non, l’art est politique.

Tout à l’heure, vous avez parlé de petites salles et de la différence avec les Zéniths. Je vous ai vus deux fois à quelques mois d’intervalle : au Hellfest sur la mainstage, et à Paloma, dans le club (300 places), à Nîmes…

Antoine : c’était une super date. Tu te souviens du rideau ? [évidemment ! problème technique le set commence mais le rideau ne s’ouvre pas ! cf. photo]

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Ashen à Paloma, et un souci de rideau

Et comment on passe de l’un à l’autre ?

Antoine : Nous-mêmes, on n’a pas vraiment la réponse. 

Nathan : On navigue un peu entre les deux, et je pense que c’est quelque chose qu’on garde en tête dans notre musique. J’ai un exemple concret du dernier truc qu’on a fait : on a un nouveau set cette année, on l’a inauguré au Motocultor, et avec ce nouveau set sont venues des nouvelles transitions, une nouvelle intro, etc… Ce n’est pas vraiment de la musique qui va sortir, mais en tout cas qui existe en live. On a vraiment réfléchi pour que ça marche à la fois dans un stade et dans un club.

Antoine : Et si jamais par hasard ta prochaine question c’est est-ce que vous préférez le Hellfest ou Paloma, même si faire le Hellfest, c’est vraiment le rêve d’une vie, une journée qu’on n’oubliera jamais, le plus gros concert qu’on ait fait à cette date-là, c’était exceptionnel, inoubliable… je pense que je préfère les salles où on est plus proches des gens, il y a plus d’échanges qui se créent, et ça donne lieu à une ambiance qui n’est pas pareille. Jouer devant 30 000 personnes au Hellfest, je veux faire ça tous les jours de ma vie, j’adore ça, c’était super. Mais ce n’est pas la même chose que d’être au contact des gens, sentir leur sueur, recevoir leur sueur, leur donner la nôtre. Il y a plus d’échanges qui se créent dans les salles plus intimistes, forcément.

Moi j’étais terrifié avant le concert

Nathan : Il y a des artistes pour qui c’est difficile. Quand on arrive à un certain niveau, c’est dur de revenir à quelque chose de plus petit, mais c’est super, j’adore. Il y a Landmvrks qui avait fait ça avec le Molotov à Marseille, il y a Rise of The Northstar qui a fait ça il n’y a pas longtemps avec le Backstage à Paris.
Je pense qu’il y a beaucoup de groupes qui ont cette envie, mais ce n’est pas toujours possible, ou alors exceptionnellement, parce que c’est moins rentable qu’une tournée classique.
Et dans les petites salles, souvent l’accueil est beaucoup moins bien, c’est beaucoup moins confortable, ne serait-ce que dans la configuration des salles, on n’a pas la place de mettre tout ce qu’on veut, c’est un peu plus difficile. Mais j’adore faire ça. Dans mes deux concerts préférés de l’année dernière, il y a le Hellfest et le Rock’n Eat de Lyon, qui est vraiment minuscule, où avec Antoine on se marchait dessus parce qu’on était du même côté de la scène.

Antoine : La scène n’avait pas une forme rectangulaire, mais une forme un peu bizarre, et eux 4 étaient sur la scène et moi j’étais à côté. 

Nathan : On avait prévu des moments pour échanger : dès que je n’étais pas devant le micro, j’allais voir Antoine en mode « passe devant ».

Antoine : Il y a une scène un peu comparable qu’on a faite en début d’année, en janvier, quand on est partis en tournée en Europe avec Resolve. On a fait une date à Vienne, en Autriche, où on ne pouvait pas tous rentrer sur le plateau, donc on a joué dans le public — le concert entier est filmé par quelqu’un et est sur YouTube. On alternait, on montait et descendait de la scène, il y avait toujours deux personnes sur scène et deux en bas pour essayer de faire tourner un peu tout le monde. Moi j’étais terrifié avant le concert, je me disais qu’on n’avait jamais fait ça, c’était intimidant — et en fait c’était génial, super. Je pense que c’est un des concerts que j’ai préférés de la tournée. 

Nathan : Mais il y a un côté bizarre : quand t’as l’habitude d’être sur scène, de bouger d’une certaine manière, et que tu descends, les gens sont au même niveau que toi, c’est pas du tout la même manière de bouger, d’appréhender le truc, quand les regards sont au niveau du tien. 

Antoine : Tu dois faire attention à ne pas taper quelqu’un, il y a de nouveaux paramètres qui arrivent. C’était fun.

Il y a toujours une différence entre l’album et la scène, évidemment. Est-ce qu’il y a quelque chose de particulier que vous voulez transmettre sur scène, par rapport à ce que vous pourriez transmettre sur l’album studio ?

Antoine : Toutes les choses qu’on essaie de dire dans notre musique, dans notre album, Nathan pourra mieux en parler que moi — mais on essaie de dire aux gens qu’il faut accepter que la vie devienne ce qu’elle est, qu’on s’accepte soi-même, même si on parle de choses difficiles qui nous sont arrivées, de choses normalement réservées à la pudeur : il faut pouvoir en parler, accepter que ce soit là, et que ça nous aide à converger vers un meilleur avenir. Sur scène, je veux transmettre la même chose, mais en moins de mots — tout ce que j’attends d’un concert, c’est que les gens passent un bon moment, que le temps du concert ils arrêtent de penser à leurs soucis et vivent un moment avec nous, se sentent vraiment connectés à nous. C’est tout ce que j’attends du public, et on essaie de travailler à ça pour rassembler tout le monde.

Nathan : Moi je vois le truc un peu comme toi, mais vraiment dans le côté d’étendre l’expérience de l’album. L’album, je pense qu’on en est tous très fiers, très contents de ce qu’on a mis dedans, chacun de notre côté et tous ensemble en tant que groupe, on a essayé de vraiment construire un univers. La scène, c’est un moyen de capturer les gens dans cet univers, pendant une heure ils sont avec nous, et on est sûrs d’avoir leur attention si on fait bien notre travail. On peut se permettre des choses qu’on ne peut pas forcément se permettre sur album, des trucs un peu plus vivants, et à certains moments interpréter un peu plus notre musique — l’intention du morceau se voit dans notre manière de bouger, de ressentir le truc, ce n’est pas surjoué, c’est juste qu’on a écrit ce morceau parce qu’il nous fait sentir d’une certaine manière, et on exprime ça à travers notre visage, la manière dont on bouge, notre look aussi.

Il y a des gens qui viennent chez Ashen, et Ashen ira chez d’autres gens aussi

Et votre look, vous le réfléchissez ensemble ?

Nathan : Ensemble et individuellement. On y a un peu réfléchi tous ensemble : vers où on voulait aller, quelles esthétiques nous plaisaient, quels trucs collaient bien avec ce qu’on voulait véhiculer. Et après, chacun a fait un peu sa petite popote, en allant chercher des trucs qui lui plaisaient, en essayant des choses — je pense que ça s’est fait pour tout le monde au fur et à mesure des dates. Moi, quand je suis arrivé, il y a un an, mon look sur scène n’avait rien à voir. 

Antoine : On a tous nos identités, mais on essaie d’être en accord les uns avec les autres, que ça forme un ensemble cohérent, tout en gardant une expression individuelle.

Je cherche toujours à avoir un petit scoop, je sais qu’il y a eu plusieurs feats (comme Lorna Shore sur scène avec vous au Hellfest). Est-ce qu’il y a de prochains feats dans les tuyaux ?

Antoine : Alors oui, il y aura des feats !

Nathan : Avec des groupes français, et pas que, mais en tout cas des groupes francophones prévus dans les prochains mois. Et nous, on travaille sur d’autres choses de notre côté aussi. Je reste énigmatique, parce que je ne pense pas qu’on ait le droit de le dire — mais en tout cas, il y a des gens qui viennent chez Ashen, et Ashen ira chez d’autres gens aussi.

Donc ça veut dire qu’il ne faut pas vous lâcher, il faut regarder la suite pour en savoir plus. Merci pour cet échange et à très vite.

Interview et photos Ka_jpg (instagram)

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