Salut, Joelle (Jojo) et Mike, merci de nous retrouver à chaud, 20 minutes à peine après cette ouverture magistrale de Languederock 2026. Nous avions déjà pu échanger en amont du tremplin en avril, et j’avais déjà perçu cette énergie (folie ?) qui vous caractérise… Vous rêviez alors d’ouvrir le festival sur du conorock et moi je me demandais ce que le “conorock” pouvait bien être (déjà que je m’y perds dans tous les courants musicaux qui existent aujourd’hui !)
Mike : Oui, c’est ça, on le revendique. On est même en train de se dire qu’on va le mettre sur Wikipédia pour officialiser le style, être les précurseurs du genre.
Écoute, on est un peu comme toi, c’est-à-dire qu’il y a plein de sous-styles, sous-sous-styles, et c’est toujours très délicat de se définir dans un courant précis, sauf si t’es vraiment dans un parti pris musical. Donc c’est clair qu’on est définitivement rock. Et comme on aime déconner en permanence, on s’est dit que le conorock, c’était très bien. Ça ne veut pas dire qu’on veut faire complètement n’importe quoi, on veut faire les choses bien, mais en déconnant.
Jojo : Oui c’est ça, je pense que c’est du punk, c’est toute la liberté du punk en tout cas. Mais c’est Mike qui le définit mieux, parce qu’il faut savoir que c’est Mike qui compose avec Alan notre guitariste. Moi je suis interprète.
Mike : Sur ce set-là j’ai pas mal de morceaux, mais Alan aussi a beaucoup de riffs. Moi je suis plus dans l’arrangement, j’aime bien qu’Alan amène un riff, un riff excellent, et derrière je viens transformer le morceau, apporter d’autres trucs, d’autres riffs.
Le conorock, c’est faire les choses bien, mais en déconnant.
Côté textes, est-ce que ça parle de vous ? Est-ce que vous portez un message ?
Mike : On regarde la vie, on regarde des choses et on retranscrit un peu ce que l’on voit, sans juger. On balance les choses telles qu’elles sont. On ne veut pas être trop dans un parti pris, surtout pas politique, parce que de toutes façon quand tu commences à aller sur ce terrain-là, t’auras toujours des gens qui vont te détester peu importe de quel bord tu es. On a nos convictions, mais nos textes ne sont pas nos états d’âme, c’est plutôt des trucs de la vie.
Jojo : Moi je dirais qu’on raconte des histoires. J’ai calé quelques paroles sur certains morceaux d’Alan et de Mike. Moi je fais du dessin à la base – Mike aussi, d’ailleurs. Et du coup, pour moi, faire de la musique, c’est aussi vraiment raconter des histoires, pas forcément parler de nous. Même si dans chaque morceau, il y a évidemment un petit peu de nous, dans la façon de dire les choses, c’est sûr.
Mike : Et il y a cette façon de déconner aussi dans les textes, des gros mots, du « fuck », parce que le fuck c’est quand même le plus beau mot du monde.
Jojo : Après, moi ce que j’aime bien, c’est transmettre. J’ai remarqué ça après tous les concerts : j’ai pas mal de filles qui viennent me voir, de tous les âges, que ce soit des ados, comme des dames de 80 ans, qui me disent que ça leur donne trop envie de monter sur scène. Et je me dis “oh là là, c’est le meilleur des compliments, les filles, réveillez-vous, montez sur scène, on se fout de savoir à quoi on ressemble, punk quoi !”

Les filles, réveillez-vous, montez sur scène, on se fout de savoir à quoi on ressemble. Punk, quoi !
Tout à l’heure j’étais en interview avec Ashen et je leur demandais s’ils avaient un conseil à donner à un groupe émergent. En se regardant eux-mêmes dans le miroir, ils m’ont dit : “le truc, c’est d’être le dernier à ne pas avoir lâché. C’est-à-dire insister, insister, même quand c’est dur, même quand ça ne paye pas, même quand on a l’impression que maintenant il faut lâcher l’affaire parce que ça ne débouchera jamais. Finalement la philosophie c’est de se dire : si t’es le dernier à ne pas lâcher, au bout d’un moment on viendra jusqu’à toi ». Et vous, comment vous vous situez par rapport à ce conseil-là ?
Mike : Je pense qu’on est déjà plus vieux qu’Ashen, donc on a déjà des vies qui sont vachement bien établies. On est quasiment tous proches des 50 ans, on n’est pas dans un mode « on veut absolument percer et que ça devienne notre vie, notre métier ». Moi je ne me vois pas partir sur la route, laisser ma femme et mes filles à la maison. Et en plus je me connais, moi je suis mort dans deux ans si je prends tout ce qui passe. Si ça nous tombe dessus, peut-être que la question se reposera vraiment, on réfléchira autrement, mais pas aujourd’hui.
Après c’est une très belle philosophie qu’ils ont. Nous, c’est plutôt : “fais-toi toujours plaisir”. La musique, c’est une récréation dans nos vies. Même si parfois les salles sont vides, s’il y a trois personnes, ces trois personnes elles méritent qu’on leur donne le meilleur, parce qu’elles sont là. Il faut toujours se dire qu’on a la chance de faire de la zic, qu’on est entre potes, qu’on se régale.
Plus on va faire de scènes, plus on va être contents aussi, parce qu’on adore faire ça, on adore la scène. On a loué une maison ici à côté, et dès que la soirée est finie, on se dit qu’on est ensemble, que forcément ça va être trop bien.
Jojo : Des moments comme ça, c’est hyper précieux.
Le groupe existe depuis combien de temps ?
Mike : En fait c’est particulier, parce que la plupart d’entre nous étaient déjà ensemble il y a 15 ans, et on a quelques compos qui viennent de cette époque. Mais pour moi le groupe est vraiment né quand Jojo est arrivée au chant l’an dernier. Premier concert en décembre 2025. Le deuxième, c’est le tremplin, pour pouvoir jouer ici ce soir. On a fait une petite résidence pour travailler le côté scénique, derrière on a fait un concert au Secret Place à Montpellier et ça nous a permis de se dire qu’on était prêts. On fera toujours des erreurs mais tant pis.
Je rêve de faire une mini-tournée avec les gars, parce que pour moi c’est la colo
Qu’est-ce que vous attendez de tout ça pour la suite ?
Mike : Progressivement, comme on est à Montpellier, on s’est dit : d’abord le Rockstore, et puis après, à un moment donné, une petite scène du Hellfest. Ce sont des objectifs…
Jojo : Personnellement, je rêve de faire une mini-tournée avec les gars, parce que pour moi c’est la colo. J’étais animatrice de colo quand j’étais jeune, et je retrouve ces moments-là. Alors que je suis maman, que toute ma vie est géniale, que je suis dessinatrice, mais les moments que je passe avec eux, je me retrouve animatrice de colo, à faire les cons.
Mike : C’est une histoire d’amitié. Il y a des groupes qui naissent parce que des musiciens se sont trouvés et sont devenus amis ; nous, on est avant tout des amis. L’autre guitariste, Alan, c’est le parrain de ma fille, je le connais depuis 34 ans. Ju et Loïc se connaissent depuis plus de 15 ans. Jojo, c’est plus récent, mais dès qu’on s’est rencontrés il y a eu un coup de foudre amical de ouf, direct.
Jojo : Pour moi, l’anecdote qui a été ouf – parce que j’avais quand même déjà fait de la scène, je suis bassiste avec mon compagnon dans un groupe de rock indé, que j’ai gardé – c’est sur la première scène qu’on a faite avec MuttFish, j’ai eu un fou rire avec Mike, parce qu’à un moment on doit cracher dans notre micro à deux, faire semblant, et en fait on ne savait pas qui devait le faire. Et ça a été un des plus grands moments de ma vie. On a rigolé, j’ai eu du mal à continuer de chanter, il y avait des gens à fond et j’avais vraiment un fou rire. C’était un moment où je me suis dit : ok, là j’ai vécu un truc, se marrer sur scène, faire les imbéciles et être complètement soi-même. C’est ça, le message que j’aurais envie de transmettre c’est d’être super soi-même, qu’est-ce que ça fait du bien.
C’est de la dynamite, on ne sait jamais ce qu’elle va faire, j’adore ça.
Et les rencontres que vous faites ici [ndlr : ce soir Ashen, Locomuerte, Lofofora et Tagada Jones] est-ce que vous en attendez quelque chose ?
Mike : Aucun plan sur la comète, on prend ce qui passe.
Jojo : Mais on est hyper curieux des gens, j’aime trop discuter. C’est aussi ça, faire des rencontres, parler aux gens. Là, on ne voit pas ça comme une interview. Parler de musique, et pas forcément que de musique, parler de plein d’autres trucs. Toi, Mike, t’es tatoueur, donc tu croises des gens. Moi j’ai tellement besoin d’étayage dans ma vie — je suis illustratrice, donc je travaille chez moi.
(Interruption : Mike remercie quelqu’un qui apporte de la bière.)
J’avais une question d’ailleurs, je voulais même commencer par celle-là parce que tout le monde se la pose : qu’est-ce que vous mangez au petit-déjeuner, Jojo c’est quoi ta drogue ?
Jojo : Je ne mange pas beaucoup, Mike non plus.
Mike : J’ai mangé à midi, un petit peu, parce qu’il faut manger, mais sinon je ne mange jamais à part le soir. 2-3 cafés le matin, c’est tout. Mais le soir, je mange bien.
Par contre, elle, son énergie… j’ai voulu absolument l’avoir dans le groupe, parce que je savais ce qu’elle faisait. C’est de la dynamite, on ne sait jamais ce qu’elle va faire, j’adore ça. Elle part dans tous les sens et ça nous galvanise tellement.

En tout cas, c’est un show hyper photogénique, c’est aussi un vrai régal pour tous les photographes qui sont dans la fosse. Il y a des groupes qui sont terribles mais insipides, et pour nous c’est très compliqué de retranscrire quelque chose. Il y a des groupes très visuels qui ont tout misé sur la mise en scène, du coup c’est la mise en scène qui étouffe le concert. Là, c’est photogénique tout court.
Mike : Pour nous, par rapport à ce qu’on fait, c’est : venez comme vous êtes. Il n’y a pas d’effet, peut-être un peu plus Jojo, ce n’est pas misogyne ce que je dis, mais t’es une femme, et du coup ça apporte autre chose, et ce côté esthétique, il est important.
Jojo : Tu sais, j’ai tellement chaud sur scène qu’il faut que je sois en mini-truc, si je pouvais je serai en slip… là j’ai fait le minimum.
Nous, on fait la musique qu’on aimerait voir.
L’économie de la culture va mal aujourd’hui, et pourtant il y a encore de l’argent injecté dans la culture (certes en diminution mais il y a encore 3,54 milliards d’euros inscrits au budget de l’État en 2026). Est-ce que ce ne sera pas au bénéfice surtout de très grosses machines, et beaucoup moins de choses émergentes, que ce soit vous en tant que groupe, ou de festivals comme celui-ci, qui ont du mal à survivre et vont avoir du mal à exister demain. Quel regard vous portez là-dessus et sur l’avenir ?
Mike : On fera comme les “free party”. On est libres, en fait, tu vois. Il y aura toujours de l’humain, il y aura des rebelles, il y aura des gens qui feront de la musique et qui ne pourront pas forcément la partager.
Jojo : Moi je suis peut-être plus politisée, plus en colère. On sent déjà qu’à Montpellier il y a de moins en moins de salles. Je serai plus dans l’idée de créer des collectifs, de créer des endroits, limite à l’arrache, des trucs un peu sauvages, ou un concert sauvage et on viendra nous chasser, tant pis. La musique, pour moi, c’est de l’amusement mais il y a quand même toujours ce truc très en colère, dans MuttFish il y a aussi ce côté-là.
Mike : on ne viendra pas me dire « tu dois faire ça comme ça ou comme ça » : moi si je monte sur scène, je dis ce que je veux, je fais ce que je veux. Nous, on fait la musique qu’on aimerait voir.
Vous parliez du Hellfest, est-ce que ce type de festival ne vient pas “écraser” des initiatives plus intimes plus modestes, avec des budgets faramineux et des cachets parfois indécents ?
Mike : Dans ma vie j’ai vu plein de groupes qui étaient bien, que j’adore écouter, mais sur scène, il y a des groupes qui sont dans “la hiérarchie” bien en dessous d’autres, et pourtant c’est eux que je veux voir. Parce que, comme tu dis, il y a une certaine sincérité, il y a encore un truc qu’on vient chercher.
Je suis allé voir Gojira aux arènes de Nîmes. Musicalement, tu ne peux rien dire sur ce groupe, c’est intouchable, leur succès est tellement mérité. Mais je voulais me faire une idée de ce qu’ils allaient jouer, j’ai vu une vidéo sur YouTube où, genre 15 jours avant, ils étaient dans un stade au Pérou plein à craquer et le concert aux arènes de Nîmes, c’était copier-coller, à la syllabe près, même le solo de batterie exactement la même chose, pas un iota de différence. À aucun moment ils ont eu l’air de se dire « putain les gars, quand même, c’est ouf, on est dans les arènes ». Je suis allé voir Metallica – alors que les mecs ont tout fait – à un moment donné, aux arènes de Nîmes, James Hetfield a regardé autour de lui, j’ai encore le frisson, et a dit : « les gars, cet endroit dans lequel on joue, il y a 2000 ans il y avait des lions, il y avait des gens… ». Tu vois, eux ils ont encore ça. Alors que Gojira, c’est plutôt « on va bosser, on va bosser » — même s’ils nous représentent maintenant mondialement, que c’est l’élite de la scène metal française dans le monde, et que musicalement c’est irréprochable. Mais il faut toujours garder ça : le pied sur terre.
Prochain objectif : fermer le Hellfest sur du conorock !
J’aime bien finir par un scoop, est-ce que vous en avez un à nous partager ?
Mike : Notre guitariste pue des pieds… et il est chauve !
Jojo : On a des nouveaux morceaux en cours !
Mike : On avait vraiment, depuis un moment, comme objectif cette soirée : on ne voulait pas passer pour des gros nazes, on savait qui allait jouer après nous, donc c’était l’objectif premier. Et maintenant c’est passé, on est super contents de l’avoir fait. Maintenant on va embrayer sur des compos, on a tellement de trucs sous le coude. On peut enregistrer facilement, donc on s’est dit qu’aujourd’hui on pouvait avoir un son qui nous correspond assez facilement.
Jojo : C’est marrant, parce que dans mon autre groupe, plus indé, c’est plus l’enregistrement d’EP la priorité, je crois que nous, c’est vraiment la scène, c’est l’énergie. Plus on fera de concerts, plus on sera heureux.
J’avais noté, à la dernière interview, que votre but c’était d’ouvrir Languederock avec du conorock — vous n’aviez pas encore fait le tremplin, vous n’étiez encore que candidats. Vous l’avez fait ! Il suffit de demander, ça arrive, donc c’est le moment
Mike : Prochain objectif : fermer le Hellfest sur du conorock !
Merci MuttFish pour ce super moment ensemble et merci à Languedoc de nous avoir permis de découvrir ces nouveaux talents et le conorock, dont on n’a vraisemblablement pas fini d’entendre parler !
Interview et photos Ka_jpg (instagram)