TEKA, avec son single intitulé Do You, nous plonge dans la synthwave [NDR : retrouvez l’interview de TEKA pour l’occasion]. Alors savons-nous vraiment ce qu’est la synthwave ? Mieux : savons-nous que la France est, à ce jour, la « matrice » de ce mouvement ?
C’est le futur vu depuis un canapé en skaï en 1984.
La synthwave, c’est une affaire de machines. On les appelle des synthétiseurs. Des noms comme Roland, Yamaha, Korg. On appuie sur une touche, et c’est un monde qui se déplie. Un monde qui n’existe plus, ou qui n’a jamais commencé. C’est la synthwave. On l’appelle aussi retrowave. C’est pareil. C’est le futur vu depuis un canapé en skaï en 1984.
D’où cela vient-il ? C’est la collision de deux mondes. D’un côté, le cinéma. Les musiques de John Carpenter, de Tangerine Dream, de Vangelis. Carpenter, surtout. Lui, il composait ses musiques parce qu’il n’avait pas le budget pour un orchestre. Ce qui était une économie de moyens est devenu une esthétique absolue. On fait peur avec du courant alternatif.
C’est une lutherie de quartz et de circuits. On y croise des matricules. Le Roland Juno-106 pour l’épaisseur, cette nappe qui vous enveloppe comme un manteau de pluie. Le Yamaha DX7, pour le son du cristal, un peu froid, le son des bureaux de 1987 détourné pour le rêve. Le Korg Polysix, pour la chaleur qui imite la vie.

Parfois, l’instrumental ne suffit plus. Alors on ajoute des voix. Des chants noyés dans l’écho, des voix qui semblent venir de l’autre côté d’une vitre teintée. Et puis, il y a les éclairs. La guitare électrique, flashy, saturée, précise. Elle n’est pas là pour le blues, elle est là pour le solo héroïque, le « flash » de 1986 qui déchire la trame. Et le saxophone, bien sûr. Le « Midnight Sax » . L’instrument de la nuit urbaine, du bitume mouillé, celui qui pleure dans une ruelle de film noir.
C’est une musique de géométrie. On y voit des lignes. Des perspectives qui filent vers un soleil qui ne se couche jamais vraiment. Un soleil rayé. On appelle cela la « Grid ». C’est le sol sur lequel on marche quand on n’a plus de terre ferme.
On y distingue des courants. Peut-être bien plus nombreux que ceux que nous citons ici. Ce monde est en constante évolution et nous ne sommes pas experts.
Il y a l’Outrun. C’est la vitesse. Le nom vient d’un jeu Sega de 1986. Une Ferrari Testarossa, des palmiers pixélisés. C’est le rose, le bleu. On pense à Miami Vice, à la sueur sur les visages. C’est la frime du néon.
Il y a la Darksynth. C’est plus rude. La pluie acide, le cuir noir. C’est la musique d’un Terminator qui aurait de la mélancolie. Beaucoup de ces artistes viennent du Metal. Ils ont gardé les structures, mais troqué les amplis pour des oscillateurs. C’est le monde de The Thing, du danger derrière le circuit imprimé.
Il y a le Cyberpunk. Le cœur du système. La haute technologie et la basse condition humaine. Blade Runner, Neuromancien. Une musique urbaine, étouffante, où les synthés imitent le bruit des machines qui nous surveillent. Des mégapoles trempées de pluie.
Il y a la Dreamwave. Vaporeuse. Le souvenir d’un été d’enfance. C’est doux. On revoit L’Histoire sans fin sur une cassette VHS qui fatigue.

On raconte des histoires de fantômes. Prenez Kavinsky. On dit qu’il est un jeune homme mort en 1986 au volant de sa Ferrari, revenu à la vie vingt ans plus tard pour faire de la musique avec ses vieux jouets. C’est une musique de zombie. C’est pour cela que ça sature. C’est pour cela que ça craque.
Prenez un artiste d’aujourd’hui. Disons, Jessy Mach. Lui, il a compris la cadence. Un disque par mois. C’est un rythme de battement de cœur. Un métronome. On ne peaufine pas, on déverse. C’est le flux. Il navigue d’un style à l’autre, du Japon de Kamakura aux pixels noirs du Cyberpunk, glissant un riff de guitare ou un souffle de saxo entre deux nappes.

La synthwave, on y trouve des nappes. C’est épais. C’est la sensation d’une main qui passe sur un visage, pour vérifier si la structure tient encore. La palpation précise du derme contre l’os. On cherche l’humain sous le circuit intégré.
C’est une musique de solitude urbaine.
On l’écoute en voiture. Ou en faisant semblant de conduire. C’est pareil. Les néons défilent. C’est une esthétique du souvenir immédiat. C’est beau comme une carrosserie propre sous un orage de néons. C’est la Synthwave. Un rêve de transistor. Une persistance rétinienne.
La synthwave n’est plus un simple « revival » mais un nouveau classicisme : la bande-son d’une époque qui a besoin de rêver son passé pour supporter son futur.
En ce premier tiers d’année 2026, si la Synthwave revient ainsi sur le devant de la scène, c’est qu’elle propose le seul refuge possible face à l’accélération du monde. Alors que tout devient immatériel, elle s’accroche à la chaleur du matériel, au souffle des vieux circuits analogiques, à cette imperfection humaine que l’on traque dans chaque oscillation. Elle n’est plus un simple « revival » mais un nouveau classicisme : la bande-son d’une époque qui a besoin de rêver son passé pour supporter son futur. Elle est la carrosserie rutilante qui nous protège de la pluie acide.
En 2026, la Synthwave ne reste plus dans son coin. Elle fusionne :
- Lo-Fi Phonk + Synthwave : très populaire sur les réseaux sociaux pour les vidéos de conduite nocturne.
- Neo City Pop : une vague influencée par le Japon des années 80 qui explose cette année, mêlant funk et synthés chatoyants.
- Cinematic Synth : la musique de jeu vidéo et de série (l’héritage de Stranger Things) est désormais la norme pour le « soundtracking » de nos vies numériques.
On observe en 2026 un rejet du son « trop numérique ». Les artistes reviennent massivement aux vraies machines (les Juno, les DX7 que nous évoquions). Il y a une recherche d’imperfection, de souffle analogique, de chaleur que l’on retrouve dans la démarche de Faupin. C’est cette « vérité » du circuit électrique qui touche les auditeurs saturés d’IA.
Une affaire de temps, finalement. Le temps qui ne passe pas, puisqu’on le rejoue en boucle sur une cassette qui ne finit jamais de se rembobiner. On ne choisit pas la Synthwave, on y tombe comme on tombe dans un vieux film de série B un soir de pluie. C’est l’histoire d’une Ferrari qui n’a jamais besoin de faire le plein, parce qu’elle roule à la nostalgie pure.
La France est à la Synthwave ce que Detroit est à la Techno : une matrice.
Nous ne pouvons pas clore le sujet sans mettre en avant les artistes français. La France est à la Synthwave ce que Detroit est à la Techno : une matrice. Que ce soit dans la violence d’un riff de Carpenter Brut ou dans la douceur d’une nappe de College, il y a cette “élégance électrique” que le monde entier nous envie.
Les Maîtres de la Darksynth
Si la France domine un sous-genre, c’est celui-ci. Une musique sombre, puissante, héritière du Metal.
- Carpenter Brut : le patron. Ses morceaux sont des blockbusters sonores. En 2026, il reste la figure de proue avec ses tournées dantesques. Ses riffs de guitare sur Turbo Killer ou Leather Terror sont des classiques instantanés.
- Perturbator : James Kent de son vrai nom. Il a défini l’esthétique « Cyberpunk nihiliste ». Sa musique est une descente dans les bas-fonds d’une mégapole futuriste.
- Dan Terminus : moins « stadium rock » que Carpenter Brut, mais doté d’une complexité de composition fascinante. C’est la bande-son d’un voyage spatial qui tourne mal.
Les Esthètes de l’Outrun & Pop
Ici, on cherche la vitesse, le soleil couchant et la mélodie qui reste en tête.
- Kavinsky : le point de départ pour beaucoup. Même en 2026, l’aura de son album OutRun plane sur toute la scène. C’est le son de la nuit éternelle au volant d’une Testarossa.
- College : David Grellier, fondateur du collectif Valerie. C’est une Synthwave plus minimaliste, plus « arty », très proche du cinéma d’auteur.
- Anoraak : pour une touche plus solaire et chantée. On flirte avec l’Italo-disco et la Dreamwave. C’est la musique des débuts de soirées sur la côte d’Azur.
La nouvelle garde et l’hybridation (2025-2026)
Le genre ne cesse de muter sous l’impulsion de talents qui cassent les codes.
- Sierra : elle apporte une touche électro-industrielle et une intensité cinématographique rare. C’est sombre, élégant et terriblement moderne.
- Carbon Killer : un projet qui pousse l’aspect narratif et visuel très loin, mêlant Darksynth et atmosphères de polar futuriste.
- Jessy Mach : comme nous l’avons vu, il incarne cette productivité artisanale et boulimique, capable de passer d’un album hommage au Japon (Kamakura) à des explorations Cyberpunk brutales.
Les « laborantins » de la scène
Il ne faut pas oublier ceux qui font vivre la communauté, comme le collectif Nantes Synthwave ou les habitués du SynthFest France. Ce sont eux qui maintiennent le lien entre les vieilles machines (les Juno, les Korg…) et la création numérique actuelle.