Depuis quatre décennies, le Festival de Marne fait voyager la musique à travers le Val-de-Marne, avec une programmation qui mêle découvertes, artistes confirmés et projets plus singuliers. Comme nous l’expliquait sa directrice Élodie Mermoz lors de notre interview consacrée à cette édition anniversaire, le festival accorde une place importante à la diversité musicale et aux rencontres artistiques.Au Perreux-sur-Marne, cette diversité se retrouvait dans deux propositions musicales bien différentes.

Okali, quand la musique fait ressurgir les émotions

C’est Okali qui ouvrait cette soirée. Derrière ce nom se cache un duo formé par la chanteuse franco-camerounaise Gaëlle Minali-Bella et le musicien Florent Sorin. Repérés lors de leur passage dans The Voice en 2024, les deux artistes mêlent trip-hop, soul et sonorités africaines, portés par la voix de Gaëlle, qui navigue entre l’anglais, l’éton, sa langue maternelle, et le zoulou.

« Je vais essayer de ne pas raconter ma vie », plaisante la chanteuse entre deux morceaux. Pourtant, ses chansons sont intimement liées à son histoire. Originaire du Cameroun, Gaëlle vit aujourd’hui dans un petit village de Charente-Maritime, où elle a notamment composé Décembre au coin du feu. Elle évoque aussi l’importance de prendre soin du vivant, ou encore les amours interdits que l’on voudrait crier à travers les montagnes.

Pour ce concert, le duo se présente dans une formule particulièrement dépouillée, « élaguée », selon les mots de Gaëlle. La chanteuse regarde régulièrement son partenaire, pour découvrir la direction qu’il donne parfois aux morceaux et qu’elle suit bien volontiers. Le public a également droit à une exclusivité avec Sky, une chanson récente interprétée pour la première fois sur scène.

Mais c’est en fin de prestation que survient le moment le plus marquant. Avec une chanson dédiée à celles et ceux qui ne sont plus là, Gaëlle laisse progressivement l’émotion prendre le dessus, jusqu’à verser quelques larmes sur les dernières notes. Une fois le morceau terminé, elle confie au public que cette chanson réveille beaucoup de choses en elle, « pas que des choses tristes ».

Elle en profite alors pour évoquer son histoire personnelle. Adoptée à l’âge de 13 ans, elle raconte combien ce départ du Cameroun lui a sauvé la vie. Malgré les années passées en France, elle comprend toujours sa langue maternelle et a même développé sa propre façon de chanter, dans une langue qu’elle a inventée, entre l’anglais et son dialecte d’origine. Ces confidences permettent de mieux comprendre la place que tiennent ses racines et son histoire dans sa musique.

Barbara Pravi et Aälma Dili, Dalida aux rythmes des Balkans

Pendant le changement de plateau, des bougies LED sont allumées sur scène. Une atmosphère intimiste se dessine, avant l’arrivée de Barbara Pravi et des quatre musiciens d’Aälma Dili. Mais cette ambiance feutrée ne va pas durer longtemps : avec Dalida, diva tzigane, c’est un spectacle particulièrement rythmé qui attend le public du Perreux-sur-Marne.

Créé en janvier 2024 à l’occasion d’une carte blanche pour l’Hyper Weekend Festival de Radio France, ce projet propose une relecture du répertoire de Dalida aux sonorités balkaniques. Barbara Pravi raconte qu’elle avait alors le choix entre rendre hommage à Dalida ou à Céline Dion. Elle a finalement opté pour la première, provoquant un « merci ! » spontané d’une spectatrice dans la salle. Un choix qui permet de redécouvrir des chansons souvent associées au disco sous un tout autre jour. La chanteuse insiste d’ailleurs sur la beauté des textes de Dalida, que ces nouveaux arrangements permettent, selon elle, d’apprécier pleinement.

Portées par la voix puissante de Barbara Pravi, les chansons prennent une énergie nouvelle grâce aux violons, à la guitare et à la contrebasse d’Aälma Dili (dont le nom signifie « l’âme des fous » en romani). Les rythmes s’accélèrent, les passages instrumentaux se prolongent, et spontanément, les spectateurs se mettent à taper dans les mains. Plusieurs grands classiques de Dalida sont également repris en chœur, à commencer par Bambino, rebaptisé Bambino du 9-4 pour l’occasion.

« Ces quatre garçons seront bientôt vos meilleurs amis », prévient Barbara Pravi en désignant ses musiciens. Il faut dire que leur complicité saute aux yeux. Les échanges sont spontanés, les éclats de rire nombreux et chacun trouve sa place, y compris pour prendre la parole. La chanteuse plaisante même sur leur tendance à prolonger les morceaux : elle pourrait quitter la scène pendant vingt-cinq minutes et devoir revenir leur rappeler qu’il y a aussi une chanteuse dans le groupe ! Elle reconnaît également ne jamais terminer ses phrases, invitant le public à ne pas attendre de chute à ses histoires. Un joyeux désordre qu’elle qualifie elle-même de « Montessori », tandis que les musiciens rappellent qu’après tout, « c’est un spectacle vivant », même s’il est consacré à une artiste qui, malheureusement, ne l’est plus !

Cette liberté se retrouve aussi dans la musique. À un moment, Barbara Pravi quitte la scène et laisse Aälma Dili interpréter un morceau pour elle. Une occasion pour le quatuor de montrer toute sa virtuosité, entre mélodies balkaniques et rythmes entraînants.

Derrière cette bonne humeur, Barbara Pravi prend également le temps de se confier. Elle évoque cette vie de musicienne où les repères sont rares, où chaque nouvelle salle devient une maison pour quelques heures. Une liberté de chanter qu’elle chérit, mais qui demande aussi de nombreux sacrifices. Ce soir, l’émotion est d’autant plus présente que plusieurs membres de sa famille et de celles des musiciens sont dans la salle. Une vraie diaspora balkanique comme elle l’indique.

Le spectacle sait aussi ralentir le rythme. Barbara Pravi invite le public à fermer les yeux, annonçant un moment de calme. Mais l’exercice prend rapidement une tournure plus coquine : elle nous demande d’imaginer un réveil sous le soleil, allongés dans la paille après une nuit d’amour avec un jeune homme de 18 ans. Une manière pleine de malice d’introduire Il venait d’avoir 18 ans, le célèbre titre de Dalida.

Mais la fête reprend vite ses droits, notamment avec Mourir sur scène, l’un des titres emblématiques de Dalida. Barbara Pravi s’autorise également un détour par son propre répertoire, rappelant avec humour que, même si elle consacre cette soirée à Dalida, elle s’appelle tout de même Barbara Pravi !

Entre reprises revisitées, passages instrumentaux et échanges improvisés, Dalida, diva tzigane dépasse largement le cadre du simple hommage. Barbara Pravi et Aälma Dili s’approprient les chansons de Dalida sans en trahir l’esprit, leur apportant une énergie nouvelle grâce aux sonorités balkaniques. Le tout dans une ambiance festive et décontractée, portée par une complicité évidente entre les cinq artistes.

Une soirée entre émotions et fête

De l’univers intime d’Okali à la relecture festive des chansons de Dalida par Barbara Pravi et Aälma Dili, cette soirée au Centre des Bords de Marne aura fait voyager le public entre des émotions bien différentes. Avec, d’un côté, les confidences touchantes de Gaëlle Minali-Bella et, de l’autre, une complicité débordante entre cinq artistes qui prennent un plaisir évident à partager la scène.

Au Perreux-sur-Marne, le Festival de Marne aura une nouvelle fois proposé une soirée qui sort de l’ordinaire, entre une première partie pleine d’émotion et un hommage à Dalida que l’on n’avait pas forcément imaginé aussi festif.

Les artistes dont on parle