3 heures du mat. La fête est finie. Je m’effondre sur le canap. Le t-shirt colle, la tête tourne, le corps flotte. En mémoire, la danse, les cris, le rythme, les sauts, la promesse d’un oubli jusqu’au bout de la nuit. Et là, les bouteilles vides, le cendrier qui refroidit, et derrière ce sifflement dans les oreilles, le silence pesant de l’après. La reconnexion. Aux problèmes. À la vraie vie. Comme un nœud coulant qui m’étrangle un peu.
Demain, faudra ranger. Nettoyer. Remettre en ordre. Ou pas. Je contemple la déco, les posters, le bordel, la chaîne hifi. Et des flashs remontent. Les stroboscopes, les corps qui bougent de manière intermittente, les visages figés qui apparaissent et disparaissent, les cheveux qui virevoltent, retombent, revirevoltent. Le mouvement. La vraie vie.
Et maintenant, plus rien. La nuit qui s’étire, recouvre et cache toute cette joie, pour ne laisser qu’un vide. Vertigineux.
Je suis fatigué, mais j’ai pas sommeil.
Je veux dormir, mais mon cerveau continue de tourner. Pas rond.
Je me redresse, attrape la bouteille de bière à moitié vide, abandonnée. J’en siffle une gorgée et vois un peu plus loin l’ordi. Dedans, le premier/dernier album de Théa. Popstar speedrun.

J’ai oublié de le chroniquer. Ou du moins, je l’ai pas fait. Trop occupé. Ou pas assez pour me motiver. Prisonnier d’un entre-deux où tout mouvement nécessite un effort surhumain. Pas tout à fait humain, mais pas encore mort.
OK.
Après, Théa, c’est un peu ma faute : quand le rédac chef m’a demandé si je voulais chroniquer un nouvel album, j’ai répondu OK, mais un truc différent. Différent ? qu’il a dit. Ouais, avec du rythme, de la densité dans le propos, de l’originalité, différent quoi. Il a dit OK. Il m’a envoyé Théa. Une petite jeune dont je ne connaissais rien.
Allez, il est temps.
Se relever, déambuler jusqu’à la chaise, s’effondrer, cliquer. J’écoute tout d’un trait. Claque. Électro punchy. Rythme prenant. Voix qui pète. Je reclique. Je réécoute. Plus attentivement. Cette fois, les morceaux se déploient et à mesure qu’il dessine l’univers de Théa, un sentiment étrange me saisit. D’ordinaire, quand j’écoute un groupe, je perçois leur message, leur ambition artistique ou leurs revendications, parfois leur colère, leurs doutes, etc. Mais là c’est compliqué de mettre des mots. Parce que l’album n’est pas rectiligne. Il n’a pas qu’une voix. Comment l’exprimer mieux ? Il contient une certaine forme… d’explosion.
Rythmes électros. Soutenus. Voix qui crie/hurle/sature. Énergie. Envie de danser/brûler/fissionner/exploser/bingbanger pour crier la vie.
Mais des paroles qui alternent une existence paumée/triste/geek/enragée/désespérée/déçue.
Chant doux/rappé/crié/voice-codé. Alternance de techniques comme autant d’envie de chercher, de creuser, pour s’exprimer.
Il est 4 heures. Je me sers un verre d’eau, un café, un Doliprane. Je me rassois devant l’écran. La playlist devant moi. Et cette sensation que derrière tout ça, un sentiment émerge.
Je rereclique. Je rereécoute. OK, y a des refs à d’anciens groupes (punk/nu métal/etc), des mouvances qui rappellent cette folie qu’on ressent parfois dans sa vie, ce moment où tout se vit à fleur de peau. Où l’on hésite entre vivre et mourir, construire ou détruire, ressentir ou se shooter. Ce moment où on se sent perdu et pourtant au centre de tout. Ce moment qu’on vit intensément, qu’on déteste, mais dont on se souvient des années plus tard avec précision et mélancolie presque.
Y a dans cette inspiration un instinct de mort.
Mais il se cache dans l’album un instinct de vie.
Derrière cette souffrance qui bouillonne, y a un vent d’espoir. Théa ressent les choses intensément, elle ne se laisse pas abattre, elle cherche sa place, quitte à la fabriquer elle-même.
On retrouve cet instinct dans la durée des morceaux : plutôt courts, percutants, le temps d’une explosion et bam ! next ! Comme une urgence de vivre !
On retrouve ces deux facettes dans un unique titre « Y a rien à faire(putain) », construit comme un crescendo. Y a rien à faire, alors on va rien faire, puis y a rien à faire, alors on va se redresser et lever le poing. Dans le même album, on retrouve « la vie est belle » et « la vie est létale ». Et l’un n’exclut pas l’autre. Les deux coexistent en vrai.
En fait, Théa met ses tripes sur la table. Et dans ses tripes se mêlent tous ses sentiments qui peuvent paraître contradictoires, foutraques, mais qui en réalité composent son univers.
Au final, 25 ans nous séparent, un univers, et pourtant, y a quelque chose de touchant, d’universel dans son univers, quelque chose qui me parle. Comme cette dualité, qui mêle la vie et la mort, l’espoir et l’abandon, l’ancien et le nouveau. Beaucoup l’ont vécu, ressenti (les gueules cassées de la vie surtout) et peu ont réussi à l’exprimer avec une telle énergie.
Honnêtement, des morceaux comme Braindead, Cavale! Cavale!, h4rdr0ck3r, vont vous remuer la carcasse. Impossible de les écouter sans bouger. Vous me croyez pas ? Matez les clips :
D’autres vont vous émouvoir ou vous toucher (peut-être).
Je pourrais lister les titres, les critiquer les uns après les autres, mais là il est trop tard, je suis cassé et le soleil se lève déjà sur la ville. Soulignant les silhouettes des tours de béton. J’ouvre la fenêtre pour chasser les odeurs fauves. Je me resserre un café. Laisse le froid me mordre, me réveiller. Derrière moi, à côté de la playlist, mon logiciel de notes où je dois pondre ma chronique. Le prompt clignote. Attend ma prose. Tout comme le clavier qui s’impatiente.
Le café fume. Les oiseaux se mettent à gazouiller. Les gens autour dorment encore. Je repense à l’album. Il aborde des thèmes avec lesquels je suis pas familier comme la non-binarité. En parler ? Pas en parler ? C’est délicat. J’avale une gorgée. Mate un pigeon qui se pose sur le câble électrique qui passe devant. Je me dis que finalement, plutôt que de raconter des conneries sur le sujet, je me contenterai d’inviter les lecteurs à se montrer humains avec les personnes concernées. À se renseigner. À accepter la différence.
Surtout vu l’ambiance actuelle…
Je me rassois derrière mon clavier, et comme d’hab, je fais une petite recherche. Côté style, y en qui parlent d’hyperpop. Je sais pas ce que c’est. Admettons. D’autres parlent d’emo, je connais un peu plus, mais je ne suis pas un spécialiste. De punk. Ouais OK. Moi j’y vois de la putain de bonne musique. Et je me fous du nom qu’on peut lui donner.
Y a son interview sur Radio France. Sympa.
Je finirai sans doute la chronique en balançant un truc du style : « Je vous invite vraiment à vous jeter sur l’album, et à voir Théa en concert. Je pense que son énergie et son univers vont vous saisir et vous transporter et vous faire danser. »
Je termine le mug. Le pose près du clavier. Avant d’écrire, un truc me fait tiquer. Théa… anagramme de Hate. Simple hasard ?
Je déraille, je crois.
Je vais me coucher.
Lilian Peschet
Album à sortir le 2 octobre 2026