Une profession de foi balancée sans emphase…

On y entrait à pas lents. Sans frapper. Juste là, au seuil de janvier 2026, l’air froid aux entournures et les mains dans les poches. Susanoô a posé ses valises ou plutôt, il les a vidées sur la table. Treize morceaux. Trente-deux minutes, pas une de moins. Le temps d’un cigare qu’on regarde se consumer entre les doigts engourdis ou d’un café double pris debout face à la vitre embuée. En Premier l’Amour. C’est le titre. Une profession de foi balancée sans emphase, comme on jette une pièce au fond d’un chapeau usé.

Il y a eu les machines autrefois. Les studios sombres, les claviers froids, les boucles de rap pour les autres – Maes, La Fouine, RK, ces bruits de la rue qu’il a triturés avec un soin de joaillier. Et puis les chambres d’écho des réseaux, ces capsules filmées à la va-vite où, armé d’une simple guitare en bois, il venait découdre les coutures de la variété, redonnant par exemple à un vieux texte d’Aznavour l’urgence d’un cri de gamin. On croyait voir un passage. Une tocade de passage.

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C’était un point de fuite.

Aujourd’hui, le voilà au centre. Vingt-huit ans, l’âge où l’on cesse de s’excuser d’être là. Avec ce premier album, premier volet d’un vaste triptyque qu’il couve depuis longtemps, le garçon du Mans tourne le dos au clinquant. Plus de pyrotechnie de production, plus de ces artifices de studio qui rassurent les foules pressées. Il a choisi l’épure. L’os. Le grain sec de la guitare, la frontalité d’un piano qui ne cherche pas à faire joli.

Quand un beatmaker se révèle chansonnier moderne de longue date. 

C’est un disque ramassé, traversé par des fulgurances comme Jamais Me Manquer – où sa voix s’entrelace avec celle d’Illa – ou encore Dernier verre, partagé avec Kynn. Des respirations en comité restreint, des voix amies intégrées au cordeau dans cette matière organique qui viennent prêter main-forte à l’intimité du propos sans jamais en diluer la sève. On y parle d’amour, oui, mais sans les guimauves des cartes postales. L’amour au ras du bitume, celui qui glisse sur les parquets des cuisines fatiguées, qui gratte aux entournures, qui s’acoquine avec l’argent, les ruptures, les liens du sang et les silences qui pèsent une tonne. C’est une écriture à hauteur d’homme. Presque clinique dans son refus du pathos, mais traversée d’une immense, d’une inaltérable tendresse.

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Et puis, il y a la suite. Ce qui fait qu’un disque existe au-delà du plastique ou des flux binaires. Le public, d’abord. Ce noyau dur, cette patiente tribu ramassée au fil des mois sur le pavé numérique et les scènes, qui n’a pas seulement cliqué : elle a répondu présente, massive, fidèle au rendez-vous de ce mois de janvier 2026, portant le disque haut sur les plateformes. La profession aussi, qui a cessé de le voir en simple faiseur de beats pour saluer la mue. Mais c’est sur les planches, dans la sueur tiède des clubs, guitare en main et voix haut perchée, que le miracle s’entête.

Susanoô a baissé le volume des machines pour monter le son de l’essentiel. Il ne reste plus que ça : l’os, la chair, et cette urgence de tout miser sur le premier mot.

Dans la foulée de l’album, saluons ce moment de grâce en live disponible sur YouTube :
(Big up à Jo Baron, cette fine gâchette de la six-cordes)

À revivre : notre live report

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