On est tombé dessus un soir, au fil du rouleau d’images sur écran plat. Un téléphone au creux de la main. Un jeune homme. Guitare en bois, voix mise à nu. Susanoô. Il redonnait du souffle à Comme ils disent. Pas d’effets. Pas de manières. Juste l’épaisseur des mots, posés sur trois cordes tendues. Très belle reprise épurée. Et l’on s’est rappelé, d’un coup, que sous la poussière des gravures de mode et la dorure des cuivres de variété, Charles Aznavour était un homme de cran. Un type qui avançait en costume trois pièces dans la boue des tabous, sans jamais hausser le ton.
Parce qu’avant d’être un monument national, Aznavour a été un défricheur. Un homme qui posait le doigt là où la société des années cinquante, soixante et soixante-dix préférait jeter un voile. Il regardait les corps, les décalages, les fissures. Clinique. Presque sec.

En 1955, il y a Après l’amour. Les corps sont moites. Le lit est défait. On respire encore l’odeur du drap chaud et la fumée de la cigarette qui suit l’acte. La radio publique tressaute : le comité d’écoute de la RTF frappe immédiatement d’une interdiction d’antenne avant 22 heures. C’est trop vrai. Donc trop dangereux. La censure produit l’effet inverse : les auditeurs guettent la nuit pour l’entendre et le disque s’arrache sous le manteau.

La même année, il écrit Le Feutre taupe. L’hiver 1954 vient de faire des ravages et l’abbé Pierre a lancé son appel. Pourtant, la variété préfère regarder ailleurs. Pas Aznavour. Il choisit un vieil homme qui claque de froid sur un banc. Pas de grandes envolées lyriques, juste un chapeau qui glisse sur la pierre. Un constat si noir que les programmateurs hésitent à le passer, interloqués par tant de nudité sociale.

En 1960, c’est le couple qu’il dissèque dans Tu t’laisses aller. Les bigoudis. Le peignoir sale. L’alcool triste du début de soirée. À sa sortie, une partie du public féminin et de la presse crie au scandale et à la misogynie. On traite la chanson de vulgaire. Aznavour, lui, s’amuse de cette comédie humaine. Il pousse le vice jusqu’à l’enregistrer en anglais, en allemand et en italien. Résultat : le titre devient un tube international, et Édith Piaf elle-même, qui doutait pourtant souvent des choix du jeune Charles, lui avouera son admiration pour l’audace du texte.
Puis vient la décennie soixante-dix. L’époque change, mais Aznavour garde un coup d’avance.

1971, Mourir d’aimer. Une enseignante marseillaise de trente ans, Gabrielle Russier, s’est tuée parce que la justice et la société bourgeois-conservatrice ne lui pardonnaient pas d’aimer un élève de dix-sept ans. Le réalisateur André Cayatte prépare un film sur ce drame et demande un thème à Aznavour. Dans le Tout-Paris, on lui déconseille vivement de se mouiller dans cette affaire politique et morale qui divise violemment la France post-Mai 68. Il passe outre, refuse de tiédir son propos et livre un chant sec comme un coup de trique contre la bien-pensance. Le titre se vend à plus d’un million d’exemplaires.

1972, Comme ils disent. Le coup d’éclat. Pour nourrir la vérité du personnage, Aznavour s’inspire directement du quotidien de ses proches : son chauffeur, son secrétaire et son ami décorateur Androuchka. Quand il présente le texte à son entourage professionnel, la réaction est unanime : « Tu es fou, tu vas détruire ta carrière, on va croire que tu l’es. » Aznavour ne cède rien. Pour tester la réaction du milieu, il décide de la chanter d’abord dans un cabaret, devant un parterre d’amis homosexuels. Le silence est total, glacial, avant que l’émotion n’explose.
Il affronte ensuite le grand public au Palais des Sports. Pas de mise en scène, pas de carambouille. Juste un spot de lumière. À la fin de la dernière note, la salle retient son souffle pendant trois secondes — une éternité —, avant une ovation debout. La radio hésite à la diffuser en journée, mais le public l’impose.

Et puis 1975. Ils sont tombés. Soixante ans de silence diplomatique sur le génocide arménien. Coécrite avec son beau-frère Georges Garvarentz pour le 60ᵉ anniversaire des massacres de 1915, la chanson brise un verrou politique lourd. Aznavour met tout son poids de star internationale dans la balance, défiant les prudences géopolitiques et le politiquement correct de l’État français.
Si un gamin d’aujourd’hui peut chanter ces textes avec une guitare sèche sur un réseau social et faire frissonner des gens qui n’étaient pas nés quand l’auteur s’est éteint, c’est que la matière était bonne. Solide. Aznavour n’a jamais cherché le scandale pour le bruit. Il cherchait juste la ligne exacte.

Alors bien sûr, il y aura le reste. L’exil fiscal suisse, les montages d’optimisation financière, la vieillesse amère et ces déclarations tardives et inacceptables sur un « tri » des migrants. Bien sûr. Mais ça, c’est l’homme privé et ses faux pas de fin de règne. Une autre histoire. Ce qu’il reste sur la bande, c’est la coupe franche du verbe et cette manière d’avoir eu raison avant tout le monde.


