Il y a des festivals où tu arrives et où tu sais, dès le parking, que tu vas passer un bon week-end. Légna, Jura, fin août. Une route qui grimpe entre les arbres, un plateau qui s’ouvre d’un coup sur la vallée de la Valouse, et une odeur de sciure mélangée à celle de la friture. Les Gueules de Bois, sixième du nom, 20, 21 et 22 août 2026. Dix-huit groupes, trois jours, et un triptyque qui n’a pas bougé d’un pouce depuis 2019 : bois, musique, BMX.
Le festival ovni
Né en 2019 à l’initiative de l’association Festivalzin, le truc a grandi vite sans rien lâcher de ce qui faisait son charme au départ. Oublie le parc urbain avec les barrières Vauban et le gobelet consigné à 2 €. Ici c’est la forêt, des feuillus et des conifères, un panorama sur les hameaux de la Petite Montagne, et un décor entièrement construit autour du bois.
Et ce n’est pas un gadget de com’. La région vit historiquement de la filière, scieries, tourneries, jouets en bois, et le festival en a fait sa signature : scénographie, mobilier, merchandising, animations, démarche écoresponsable. Même le nom joue sur les deux tableaux : hommage au matériau autant que clin d’œil aux lendemains de concert punk.
Deuxième marqueur : le BMX, et pas en décoration. Le déroulé du festival le dit mieux que n’importe quel discours. Entre chaque groupe, le site bascule sur le champ de bosses. Best Trick Contest, High Jump, épreuves nocturnes. Des riders qui viennent du monde entier et d’autres qui viennent d’à côté. Tu peux passer ta journée entre la scène et les bosses sans jamais avoir à choisir, et c’est exactement le but.
Côté chiffres : 5 000 festivaliers maximum par soir, 15 000 sur trois jours. Un plafond assumé, pour garder l’espace et l’ambiance. Camping gratuit pour les tentes, aire pour les camping-cars, dix minutes de marche jusqu’à la scène. Le pass trois jours à 112 €, les journées à moins de 50 €, gratuit pour les moins de 12 ans. Regarde l’affiche, puis regarde le prix. Voilà.
Et ça marche : il y a des festivaliers de la France entière.
Jeudi 20 août : la journée des vétérans et des grands écarts
Burning Heads

Ouvrir avec les Burning Heads, c’est annoncer la couleur avant même que le public soit complet. Depuis 1987, les Orléanais promènent un punk rock qu’ils n’ont jamais hésité à mélanger de ska ou de reggae. Si tu as usé leurs disques sur une enceinte à piles au skatepark, tu vas retrouver exactement la même énergie : rien ne s’est émoussé.
Le public arrive, se colle à la scène, et le bar à bière local est à peine ouvert que les slams démarrent !
Hommage à Parabellum
Parabellum, c’est 1984, la grande époque du punk français, aux côtés des Bérus et de Ludwig Von 88. Un des groupes fondateurs du rock alternatif hexagonal. Et une histoire qui s’est arrêtée brutalement avec la disparition de plusieurs membres.
Depuis 2024, un collectif fait vivre le répertoire : d’anciens membres de Para entourés de musiciens de Tagada Jones, Strychnine, Opium du Peuple et Black Bomb Ä. Et quand Osmose, Cayenne ou Amsterdam repartent, tu comprends que ce n’est pas un devoir de mémoire poli. C’est une transmission. Les hymnes à boire et les refrains de rébellion continuent de résonner, et ils résonnent sur des gens qui n’étaient pas nés en 1984.
La Phaze

Le groupe qui a inventé sa propre case à la fin des années 90, et que personne n’a vraiment réussi à copier depuis. Électro, drum’n’bass et punk fusionnés frontalement, un discours politique qui n’a jamais faibli, et une présence scénique qui ne laisse personne assis. Tu peux essayer de rester les bras croisés, ça ne tiendra pas trois morceaux avant que tu sautes les bras en l’air !
Tagada Jones

Avec bientôt 2 000 concerts, les Rennais restent la référence du punk hardcore engagé en France, et ils n’ont toujours pas l’air fatigués. Contrairement au public à la fin du show !
Une entrée sur scène avec « Le Dernier Baril », accompagnée de jongleurs de feu dont les flammes ont animé la scène pendant tout le set des Tagada.
Leur douzième album, À Fleur de Peau, sort en octobre : ils ont profité de la scène pour présenter le titre éponyme et « Les Flammes de la Fête ». Deux morceaux qui parlent de jeunesse malmenée, mal barrée, et de révolte, joués devant un public qui connaît déjà les paroles alors qu’ils viennent à peine d’être mis en ligne !
« Je suis démocratie », « Nous avons la rage », tous leurs plus grands tubes s’enchaînent devant un public qui chante et pogote dans une ambiance fraternelle.
Dans le public, une énorme proportion de t-shirts Tagada Jones. Une horde de fans qui, d’une seule voix, fait vibrer le Jura sur le refrain de « Mort aux cons » !
Fatal Bazooka

La pépite du jeudi, comme l’a annoncé l’orga elle-même, et probablement le plus gros moment de communion générationnelle des trois jours.
Soyons honnêtes : sur le papier, Michaël Youn entre Tagada Jones et Krav Boca, ça pique. Sur le terrain, Fous ta cagoule, Mauvaise foi nocturne et Parle à ma main repris par des milliers de personnes dans une forêt jurassienne, c’est une expérience. Tu ne peux pas y résister, et tu ne peux pas vraiment l’expliquer non plus.
En vrai, quand j’avais vu l’affiche, je me suis dit que cinq heures de voiture, ça faisait beaucoup. Et quand j’ai vu Fatal, j’ai décidé d’aller au festival. Ce n’est pas le mec que tu vois tous les jours, et surtout il m’a mis une baffe.
Pour moi c’est un gars de la télé. Et avant que le concert commence, tu vois des tas de fans avec cagoule et masque de ski, et tu te dis : « tiens, il a des fans pour la scène ». Alors je me colle à la barrière, et le staff distribue des centaines de cagoules !
Puis il arrive sur scène, une veste à poils, avec un gratteux et un DJ. Il lance « Fous ta cagoule », et là c’est le début du bordel ! Il est drôle, déjanté, et il assure sur scène. Il envoie d’énormes gâteaux dans le public, des paquets de Savane dédicacés, et même un guéridon. Oui, oui, il a dédicacé et envoyé un guéridon dans la fosse !
Beaucoup de punks dans le public trouvaient que sa présence n’était pas raccord avec la prog et le festival. Pour ma part, même si ce n’est pas ma musique, même si ce n’est pas du 110 au métronome sur fond de grattes saturées et de grosse batterie, il avait clairement un côté Ludwig Von 88 sur scène !
Krav Boca

Et puis minuit arrive, et le festival te remet les pieds dans le punk et la bière.
Krav Boca, c’est comme la jonction entre le rap de rue et le feu de guitares hardcore. Les programmer juste après Fatal Bazooka, c’est un grand écart complètement assumé, et un retour aux fondamentaux. Si tu es resté jusqu’à une heure du matin pour sauter et pogoter, c’est que tu as compris où tu étais.
Vendredi 21 août : la journée la plus punk de l’affiche
Hors Contrôle
Le voisin de région qui ouvre la journée. Cohérent, et mérité. Le groupe s’est formé en 2000 en Saône-et-Loire, et c’est son chanteur guitariste qui est monté solo sur scène, pour du Oi! sec et direct, sans fioritures ! C’est encore le début d’après-midi, plein soleil, premier pogo : bienvenue.
Dirty Fonzy

Les Tarnais tapent dans la veine du punk rock américain mélodique, façon No Use for a Name, en gardant une identité bien française.
Un côté bande de beaux gosses, aussi bien présentés que leurs titres, qui font courir le métronome et déclenchent pogos et slams. Ça s’accorde parfaitement avec le côté sport extrême, et donc avec le BMX.
Charge 69
Depuis le début des années 90, le groupe entretient une flamme punk chantée en français, entre colère sociale et esprit de bande. Le genre de formation dont tu connais les refrains sans savoir exactement depuis quand ni comment. Tous les festivaliers à crête dressée connaissaient leurs textes par cœur.
Les Tambours du Bronx

Créés en 1987 par d’anciens ouvriers de la métallurgie nivernaise, ils débarquent à plus d’une dizaine de membres, avec de grands fûts de métal et un mur de son qui te fait trembler de tout ton corps.
À grands coups de barres de fer et de rythmes entêtants, les Tambours ont su se faire une belle place dans cet univers de bois, au sein d’une programmation où les guitares disto régnaient.
Encensés par la presse locale, les Tambours étaient un des rendez-vous les plus attendus.
Matmatah and The Fuzzy Brass Four

La tête d’affiche du jour, et un des plus longs sets des trois jours.
Depuis 1995, les Brestois incarnent la face festive et rebelle du rock breton. La Ouache en 1998, Lambé An Dro en premier tube, 1,3 million d’albums vendus.
Les Matmatah sont venus accompagnés d’une section cuivres, qui les a suivis sur toute la tournée d’été. Les classiques réarrangés, plus dansants et encore plus festifs.
Que ce soit avec « Emma », « Apologie » ou des titres plus récents, Matmatah a tenu son public accroché avec classe et énergie ! Le guitariste, surexcité, prend beaucoup de plaisir à haranguer la foule pour toujours plus de bruit, plus de fun et plus de danse.
Samedi 22 août : Chansons à texte, de comptoir et du grand nord…
Le Réparateur

Un duo, une guitare, une batterie, deux grandes gueules. Depuis 2008, ils balancent des textes courts et acides sur la société.
Quelque part entre Didier Super et Les Wampas pour le côté drôle, acerbe, et la proximité trash avec le public. Le genre de set où tu arrives par hasard et où tu restes jusqu’au bout.
Ils charrient le public en le traitant de « fans de Damien Saez », se disent surtout connus pour avoir gagné des concours de reprises d’Oasis, et parlent plusieurs fois d’une chanson trop engagée, « Ferme ta gueule Charlotte Gainsbourg », qu’ils ne joueront jamais ! Bref, c’est totalement déjanté. Le guitariste parle sans doute autant entre les morceaux qu’ils ne jouent, ça en devient théâtral, et c’est ce qui plaît.
Maggy Bolle

Le « temps calme » de la journée, et pas moins corrosif que Le Réparateur. La locale de l’étape, aussi.
Guitare en bandoulière, textes satiriques, accompagnée d’une violoniste : Maggy Bolle chante tout haut ce que le public pense tout bas. Deux albums, Flaturbulence et Et ta grand-mère, des centaines de dates en France. Elle a fait une pause dans la sortie de ses disques autoproduits pour élever ses enfants, et la maternité lui a donné des idées de chansons.
J’ai découvert sur scène un personnage très humain, nature, qui ose des textes sans détour. « Beaux pains dans ta gueule » sur les violences faites aux femmes, ou encore « Les enculés » et « La connasse d’en face ».
Après trois jours de saturation, une heure de rire avec guitare et violon, c’est une programmation intelligente. Même si les textes sentent aussi la rébellion façon punk.
Svinkels Family & Friends

Le « hip hop de comptoir » a ses légendes, et elles sont là. Depuis le milieu des années 90, Gérard Baste, Mr Xavier et DJ Pone pratiquent un rap biberonné au punk et à la picole, sans jamais se prendre au sérieux une seule seconde.
Après la tournée Un Dernier Pour La Route, marquée par l’hommage à Nikus Pokus, le trio est reparti en mai 2026 pour un « Tour d’Honneur », entouré de ses Family & Friends.
Entrée sur scène avec « Ça re-recommence », accompagnés de Yoshi, Deadi et Dabaaz qui participeront à tout le show. Le Svink tape fort, et on sent dans le public qu’il y a du fan !
Le flow frais et clair de Yoshi en feat sur « Dizi » et « Dirty Centre », la vitesse de Deadi sur « Rapido » et d’autres : la family est bien là. Surtout quand Baste rend hommage à Nikus, qui avait produit l’instru de « Ça sert à rien », rappé sur scène avec Dabaaz.
La version de « Cereal Killer » sur un riff de Metallica a réveillé tous les punks du festival. Et le solo de DJ Pone sur une instru culte de TTC a démontré que le rap sur platines existe encore, et que ce n’est pas qu’une bande-son !
Entre rap, punk et émotions, « ceux qui représentent ceux qui utilisent leur cervelle à la détruire » ont montré que le Svink, c’est chic, mais surtout que les Svinkels, c’est pour toujours.
Un concert qui met un coup de vieux, aussi : je les avais vus en première partie de Matmatah sur la tournée de La Ouache. C’est dire si je suis le Svink depuis leurs débuts.
Petit mot sur Deadi, que je suivais déjà avant : avec un nouvel album dispo sur Deezer, « Game overs », il prouve encore qu’il mérite de marquer le rap français. Des textes intelligents, un flow et des mimiques vocales inédites (ouais les gens !), et une vitesse qui pourrait faire de lui le TGV du rap français !
Ce qu’il faut retenir
En six éditions, les Gueules de Bois ont réussi le pari le plus difficile du milieu : grandir sans se renier. L’affiche 2026 le prouve. Des piliers du rock alternatif français, des légendes internationales, un hommage à Parabellum qui fait office de mémoire vive au punk français, un feu d’artifice plus populaire avec Matmatah et Fatal Bazooka, et assez de groupes de la scène keupone hexagonale pour rappeler d’où vient le festival.



Le déroulé du festival dit tout le reste : aucun trou, une alternance millimétrée entre scène, champ de bosses et scène techno, et trois soirées qui se terminent toutes à une heure du matin sur un groupe étranger ou frontal plutôt que sur la tête d’affiche. C’est un choix. Celui d’un festival qui sait pour qui il programme, et qui sait éviter les attentes entre deux concerts.
Et derrière ça, il y a tout ce que tu ne vois pas : les bénévoles qui tiennent le site trois jours, le dispositif incendie renforcé en pleine forêt au mois d’août. Un festival à taille humaine, ça ne veut pas dire un festival amateur. Le tout à 5 000 personnes par soir, au milieu des arbres, avec un champ de bosses à cinquante mètres de la scène. Si tu n’y étais pas, tu as raté quelque chose. Si tu y étais, tu sais déjà que tu reviens.
Et puis le festival se déroulait en même temps que la fête du Morbier, à Morbier, à une heure de voiture. Tu as aussi, à cinq minutes du site, une fruitière réputée pour son comté. Alors au BMX, aux concerts et au bois, tu peux ajouter un peu de tourisme le matin si tu es amateur de fromage !
Un point marquant et original, pour finir : la crash-barrière ! En général, ceux qui sécurisent la scène sont de grands gaillards en tenue d’agent de sécu qui semblent ne pas vraiment faire partie du décor. Aux Gueules de Bois, ce n’est pas le cas. Tu as les « licornes », une bande de potes habitués à la sécu, dont la moitié est déguisée et l’autre chante toutes les chansons ! Il y a des slams par dizaines et aucun ne finit par terre. Une sécu qui s’éclate, qui chante, et qui protège la scène et les festivaliers avec des serre-têtes de licornes : en 30 ans de concerts, je n’avais jamais vu ça !
Rendez-vous le 19 août 2027. Pour encore trois jours de BMX, de punk rock et de (gueule de) bois !
Alexnouchma – Photos : Sam-Sajin (instagram) et Alexnouchma