Poursuivre ses rêves de gloire passé trente ans nous condamne-t-il automatiquement à être rangé dans la case des perdants au grand jeu de la réussite sociale, de ces “losers” que l’on croise parfois le vendredi soir au Supersonic et qui nous affirment avoir “presque signé chez Ed Banger” juste avant de nous taxer le reste de notre paquet de clopes ? Pas sûr, à en croire le dernier opus du quatuor parisien.
Un univers musical qui se densifie
mirabelle. est aux One Direction ce qu’une rave party sous taz est à une nuit de sommeil réparatrice : l’exact opposé. Tatouages, langage fleuri et incitation à la débauche : chez mirabelle., point de ritournelles édulcorées à grands coups de sourires Colgate. L’odeur de la 8.6 tiède remplace celle du parfum pour ado, et ce n’est pas pour nous déplaire.
Derrière son doux nom de petit fruit sucré, mirabelle. nous sert un heavy pop-punk bien lourd à en faire péter les vitres et trembler les chaumières, dans un joyeux mélange de top-lines accrocheuses, de breakdowns inattendus, de riffs saturés, mais aussi de quelques éléments empruntés tantôt au métal moderne, tantôt au hip-hop des années 90.
Car si le groupe conserve sur Losers son ADN éminemment pop-punk à en faire frémir d’excitation tous les skaters de la côte ouest, le dessein d’une trajectoire plus heavy semble tout de même ici transparaître, s’amorçant d’ailleurs déjà sur les derniers titres sortis par le groupe, dont l’excellentissime M3NT4L SHR3KDOWN (il fallait avoir l’idée).
Screams assumés, mix plus épais, résurgence de la basse et ruptures instrumentales dignes des meilleurs albums de Periphery : mirabelle. flirte désormais avec les grands noms du métal français, une union couronnée par leur programmation le 4 juillet dernier sur la scène du Kave Fest aux côtés de Resolve, Ashen, Rise of the Northstar ou encore Solitaris.

13,12 minutes pour comprendre le génie
Losers est une sorte de carte de visite, un quatre titres parfait pour rentrer dans l’univers décadent de mirabelle.. Entre promotion d’une hygiène de vie plus que discutable, discours sur l’importance de l’amitié et morceaux directement inspirés du lore de la formation, le groupe signe avec cet EP le point d’entrée parfait pour une nouvelle fanbase aujourd’hui plus habituée des playlists éclectiques et des formats courts que des albums à rallonge avec 28 titres, 9 feats différents et 2 interludes tirés d’un message vocal de la mère du chanteur.
Losers
Comment encapsuler en quatre minutes le quotidien chaotique d’un jeune musicien en tournée, entre gueules de bois à rallonge, manque cruel de douches quotidiennes et absence totale de stabilité financière ? Loin des Rolex et du champagne, mirabelle. nous offre avec Losers un aperçu bien plus réaliste de ce qu’est le lancement d’une carrière dans la musique, entre les canettes de Monster descendues sur les aires d’autoroute les plus glauques de France et les soundchecks faits à l’arrache dans des SMACS équipées des mêmes enceintes depuis 1990 (à peu près).
Sur fond de clameur féminine tout droit sortie d’un film de cheerleaders (et qui n’est pas sans rappeler le gimmick du morceau Happy Song de Bring me the Horizon), Losers fait la part belle à ces musiciens qui romantisent la vie d’artiste, la privant au passage de son essence purement anarchique et créative. Mais est-ce finalement être un loser que de passer sa vie sur les routes en compagnie de ses meilleurs amis, à faire vivre la culture en composant de la musique et en se mettant quelques cuites au passage ?
Dans un monde terne où la réussite se mesure à la docilité des travailleurs, la bonne obéissance aux dés pipés du capitalisme et la décision quotidienne de ne pas se jeter sous les rails d’un RER pour échapper à l’écrasante routine métro-boulot-anxios, choisir cette vie de bohème n’est peut-être finalement pas si aberrant que ça.
Back on your feet
Faire de la musique, c’est souvent savoir tirer des aléas du quotidien une matière créative pure. Alors quand Matt, guitariste de mirabelle., se brise le col du fémur en 2025 lors d’un concert avec Four Year Strong, forcément, cela a de quoi inspirer la formation pour son prochain EP. C’est justement l’histoire de Back on your feet, un morceau en l’honneur de cette cascade constitutive de l’histoire du groupe, réalisée par des professionnels et donc à ne pas reproduire chez vous.
Faisant honneur à l’une des thématiques majeures du pop-punk, à savoir les merveilles de l’amitié, ce second morceau de Losers pourrait presque passer pour un titre hopecore. Car derrière les blagues et une comparaison brillante à la figure d’Icare dès le premier couplet, Back on your feet se fait aussi le récit d’une épreuve probablement douloureuse désormais surmontée grâce au soutien indéfectible des membres les uns envers les autres et, on l’imagine, à des doses astronomiques de Tramadol.
Et comme pour simuler la chute qu’il relate, c’est bien ce morceau qui abrite le breakdown le plus violent de tout l’EP, introduit par un poétique “Shut up” et un bon gros kick aussi brutal que de se manger le béton en plein figure.
Fuck No
Innover, mirabelle. sait faire, et Fuck No est un excellent exemple de la capacité du groupe à se réinventer. Combiner les rythmiques rapides et saccadées du pop-punk à un phrasé hip-hop tout droit sorti du Wu Tang Clan : l’idée fonctionne et ajoute à la palette vocale de Dory-Loup, le chanteur du groupe, une nouvelle teinte loin d’être désagréable.
Avec Fuck No, c’est à un aspect pervers de l’écosystème musical que le groupe s’attaque, celui d’une performativité qui nuit à la création et défocalise le rôle même de la musique dans la carrière de certains artistes. Car mirabelle., il faut le dire, est bien loin de jouer le rockstars inaccessibles ou les influenceurs attirés par l’appât du gain. Dans une industrie où la prévalence de l’image relègue l’amour de la musique au second plan, ne peut-on pas questionner la sincérité de certaines démarches et ce qu’elles impliquent pour les autres ? Se faire voir devient aujourd’hui plus important que de se faire entendre, et ce même sur des scènes alternatives que l’on pourrait penser épargnées de ce nouveau virus qui force les artistes à jouer les troubadours sur Instagram pour quelques streams supplémentaires.
En filigrane de ce morceau se dessine également le poids des inégalités socio-économiques dans la réussite des artistes, la surexposition des népobabies sur les scènes des festivals et dans les médias et l’attitude puante de ces types à qui l’on a jamais dit non et qui pensent pouvoir passer au-dessus des règles à grand renfort d’American Express.
Daydreamer
Entre questionnements existentiels et choix d’un mode de vie pas toujours en accord avec les attentes de la société, Daydreamer clôt l’EP sur une note un peu plus sérieuse. Si mirabelle. s’amuse de son quotidien un peu bancal, il n’en reste pas moins une source d’angoisse légitime entre difficultés financières, critiques familiales et pressions d’une industrie toujours plus gourmande et codifiée.
Sur Daydreamer, mirabelle. se heurte à un dilemme bien connu des créatifs : celui qui oppose la recherche d’une stabilité rassurante, mais délétère, aux balbutiements d’une carrière artistique excitante, mais souvent précaire. Que faire, alors, pour survivre dans une économie où le litre d’essence dépasse les 2 euros, mais où faire de l’art reste l’un des seuls remparts à la destruction des corps et des âmes par le rouleau compresseur de la corporate culture ? C’est ce qu’interroge le groupe dans cet ultime titre de Losers, qui incarne à merveille cette petite voix parasite que tous les antisystèmes chevronnés continuent d’entendre de temps en temps.
“I’ll figure it out when I’m dead”, voilà la conclusion que tire mirabelle. de cette réflexion à laquelle la seule issue plausible reste l’expérimentation jusqu’au trépas. Au-delà de son propos, Daydreamer est un morceau qui reste en tête, aux placements intelligents et qui se hisse probablement à la première place des titres les plus accessibles de cet EP. Mais ne vous attendez pas à une balade pop-punk : ça déménage quand même pas mal !
Qu’est-ce que l’on retient ?
Losers est probablement la meilleure manière de découvrir mirabelle. dans toute sa diversité créative. De son autodérision caractéristique à ses capacités instrumentales remarquables en passant par son refus de se prendre trop au sérieux, le groupe nous offre avec cet EP un excellent panorama de ce qu’il sait faire de mieux, et de plus disruptif.
Tournant dans le rapprochement de la formation avec les sonorités du métal moderne, Losers peut se vanter d’une production de haute volée réalisée par le groupe lui-même, symbole d’une volonté de conserver son indépendance créative jusqu’au bout, mais aussi expérience universelle constitutive du quotidien un peu crasseux de la carrière de musicien (à savoir rester des heures devant l’ordinateur à retoucher le même EQ en boucle jusqu’à obtenir la nuance parfaite, que personne d’autre que vous et peut-être un autre geek du mixage n’entendra).
Prouvant au monde qu’ils sont en fait loin d’être des losers, les musiciens de mirabelle. ouvrent la voie à une nouvelle représentation de la profession dans ses travers les plus chaotiques, mais aussi les plus libérateurs. Alors, après avoir écouté l’EP une bonne vingtaine de fois en deux jours et remis en question tous nos choix de carrière, c’est décidé : on plaque tout pour partir sillonner les routes de France en van avec des bières, deux-trois potes et une vieille guitare mal accordée. C’est qui les losers, maintenant ?
Losers par mirabelle., disponible sur toutes les plateformes d’écoute.
Soprettyrocker (Instagram)
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