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Dans ce monde bruyant, gorgé de flux où chaque silence, voyez-vous, doit être lesté d’une carrière, d’une ambition sonore, il existe, paraît-il, d’infimes replis. Des lieux où la note n’est pas une promesse monnayable, mais un simple jet d’âme, comme ça, une bouffée dans la nuit.

C’est dans ce clair-obscur, aux lisières des circuits homologués, que se tapissent Les Bâtards De La Guitare. Ils ne courent pas après les ondes FM ni la bénédiction des Majors : leur ambition se résume à l’écho d’une poignée de cordes – six, très généralement – à la satisfaction rugueuse du travail fait pour rien, ou plutôt, pour tout = l’amitié et le moment suspendu.
Leur œuvre, six pépites éparpillées sur le continent numérique d’un compte Instagram exigu, tient lieu de manifeste involontaire : celui de l’amour sans calcul, du huitième art rendu à sa plus simple, et sa plus insolente, expression.
Qui sont-ils ? Nous le saurons à peine. Ce sont, nous dit-on, des amis. Et cette simple étiquette suffit à dépeindre l’économie de leur existence musicale. Ils sont de ceux qui ont discerné, sans effort et par simple élégance, le piège du fameux « miroir aux alouettes » – cette promesse de gloire miroitante qui finit par vous prendre au filet pour ne laisser qu’une poignée de plumes. C’est une trahison de l’ambition, et c’est très bien.
Eux, ils ont refusé la cage dorée.
Laissant aux autres le soin de se débattre dans les poubelles du buzz et les arcanes du streaming, Les Bâtards De La Guitare pratiquent un art d’esquive sur leurs instruments. Leurs compositions inédites et leurs covers sont comme des conversations volées à l’arrière d’un bar, des moments d’urgence brute, enregistrés sans le vernis coûteux de la post-production, sans cette chirurgie esthétique du son qui finit par rendre la chose si laide.
Leur nom même est une provocation délicieuse. Ils sont les enfants illégitimes de la scène, ceux qui n’ont ni l’héritage, ni le contrat, ni la caution critique. Des parias volontaires qui, justement parce qu’ils sont des « bâtards », n’ont de compte à rendre à personne. Leur généalogie est celle du plaisir pur. La finalité de leur jam-session n’est pas la vente, mais l’épuisement heureux. C’est un luxe inouï que de pouvoir se passer de la nécessité.
L’économie de la rareté, voilà leur paradoxe.
Là où l’artiste professionnel vomit un single par mois pour maintenir le flux vital de l’algorithme, ces messieurs (et dames, qui sait ?) Les Bâtards opposent le silence. Six titres. Un demi-album. Et c’est tout. Pour le moment. Et il n’y aura jamais précipitation. Sur la vitrine numérique, leur compte tenu est une antichambre sombre face aux grandes cathédrales rutilantes des influenceurs musiciens. Leur Soundcloud est un garage, et c’est un compliment.
Chacun de ces morceaux est une offrande, une relique. Ils rappellent que la musique n’est pas un produit jetable, mais un objet rare, précieux parce qu’il n’est pas nécessaire. C’est l’économie du don, celle qui fait de l’écoute un privilège, une curiosité pour initiés, plutôt qu’une consommation contrainte.
Leur discrétion est une forme de résistance. C’est une élégance rare dans une époque où l’on confond le talent avec le nombre d’abonnés, et où le succès est une tyrannie qui exige de l’artiste une présence constante, un vacarme permanent. Les Bâtards, eux, ont dit : “Non. Nous jouerons, et si cela ne vous plaît pas, nous jouerons quand même.”
L’art n’a pas besoin de mégaphone, mais d’une résonance.
Ces musiciens de l’ombre, ces milliers de groupes qui ne feront jamais les Zéniths, sont pourtant la véritable force tellurique de la musique. Ils sont le terreau fertile, l’humus qui nourrit les racines du huitième art. Sans eux, sans cette pratique désintéressée, l’industrie ne serait qu’une coquille vide, un commerce de la redite.
Les Bâtards De La Guitare ne seront peut-être jamais riches. Ils ne connaîtront sans doute jamais l’ivresse des tapis rouges, ni la fatigue des tournées mondiales. Mais ils ont ceci que les autres ont perdu : l’éclat pur, le luxe suprême de l’artiste qui, à 3h33 du matin, fait du bruit uniquement parce qu’il le peut.
Et ça, voyez-vous, pour l’âme et pour la Guitare, c’est une richesse que l’on ne compte pas en euros, mais en battements de cœur. Nous n’avons pas fait une chronique sur une carrière. Nous avons célébré l’Art. C’est la moindre des choses.
Stedim (instagram)



